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	<title>Convoiter l'impossible</title>
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		<title>Convoiter l'impossible</title>
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		<title> B&#226;tisseurs de ruines - L'exemple fran&#231;ais (1993) </title>
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		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Denis Berger, Henri Maler</dc:creator>



		<description>&lt;p&gt;De 1981 &#224; 1993.&lt;/p&gt;

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&lt;a href="https://henri-maler.fr/-Etat-de-la-critique-des-media-.html" rel="directory"&gt;Interventions, altercations &lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://henri-maler.fr/local/cache-vignettes/L91xH150/batissseurs_de_ruines-7bf7a.jpg?1726251038' class='spip_logo spip_logo_right' width='91' height='150' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;&#201;ditorial [&#171; la marche du temps &#187;] du num&#233;ro 17 de la revue &lt;i&gt;Futur ant&#233;rieur&lt;/i&gt; (juillet 1993)&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Le suicide de Pierre B&#233;r&#233;govoy&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Premier ministre, sous la Pr&#233;sident Mitterrand, Pierre Beregovoy s'est (&#8230;)&#034; id=&#034;nh1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, au-del&#224; d'une trag&#233;die personnelle qui n'appelle que le respect, marque la fin d'une &#233;poque : l'effondrement de l'exp&#233;rience gouvernementale socialiste, la cl&#244;ture d&#233;finitive d'une p&#233;riode de l'histoire europ&#233;enne dat&#233;e par 1968, l'&#233;puisement d'une tradition politique s&#233;culaire, fonds commun de l'ensemble de la gauche institu&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; l'heure o&#249; s'accumulent les bilans, une explication semble dominer : emport&#233;e par une logique gestionnaire, &#233;vinc&#233;e de la d&#233;fense de ses propres valeurs, isol&#233;e de l'&#233;lectorat populaire, la gauche aurait trahi sa victoire de 1981. Mais derri&#232;re cette apparente certitude surgit pourtant une interrogation : la victoire en question ne reposait-elle pas sur une secr&#232;te d&#233;faite sur laquelle il conviendrait de demeurer aveugle, parce que ce point aveugle fut la condition du succ&#232;s &#233;lectoral ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;1. La d&#233;faite de 1981&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'&#233;lection de 1981 a port&#233; au pouvoir une coalition appuy&#233;e sur un programme qui &#233;tait, en d&#233;pit de toutes les r&#233;serves qu'il pouvait inspirer, le plus radical qu' ait d&#233;fendu, depuis l'apr&#232;s-guerre, la gauche officielle des pays capitalistes avanc&#233;s. Cette radicalit&#233; &#233;tait le reflet, att&#233;nu&#233;, d&#233;form&#233;, des mouvements sociaux qui agitaient la France depuis une d&#233;cennie : luttes n&#233;es en Mai 68 qui faisaient encore sentir leurs effets en d&#233;pit d'un ralentissement observable dans toute l'Europe apr&#232;s 1975, combats contre les cons&#233;quences de la crise (telles les mobilisations des sid&#233;rurgistes). Une volont&#233; diffuse de changement &#233;tait alors largement perceptible. C'est elle qui se traduisit dans le vocabulaire de &#171; rupture &#187; utilis&#233; par les r&#233;dacteurs du Programme Commun de la Gauche.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais ceux qui formulaient ainsi leur volont&#233; de d&#233;passer le capitalisme restaient enferm&#233;s dans une tradition (parfois pompeusement baptis&#233;e &#171; strat&#233;gie &#187;) qui con&#231;oit le changement social comme le r&#233;sultat d'une action quasi-exclusive de gouvernement : une culture &#233;tatique, partag&#233;e non seulement par la gauche radicale et socialiste, mais aussi par le Parti communiste, et incarn&#233;e par ce brillant homme de pouvoir que fut toujours Fran&#231;ois Mitterrand.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il fallait donc une victoire aux pr&#233;sidentielles. Mais cet objectif, en soi l&#233;gitime, ne pouvait &#234;tre atteint qu'au prix d'&lt;i&gt;une d&#233;mobilisation d&#233;lib&#233;r&#233;e des mouvements populaires&lt;/i&gt;. Tout succ&#232;s &#233;lectoral d&#233;pend d'un plus petit d&#233;nominateur commun entre des couches sociales tr&#232;s diverses. C'est parce que l'&#233;lection de Fran&#231;ois Mitterrand &#233;tait le seul espoir restant qu'elle fut massivement possible. D&#233;mobilisation sociale pour mobilisation &#233;lectorale : ultime recours pour les uns, mais timide recours pour d'autres, c'est-&#224;-dire pour la fraction de l'&#233;lectorat que les combats du &#171; peuple de gauche &#187; n'effrayaient plus puisqu'ils avaient &#233;t&#233; neutralis&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La suite d&#233;coule, pour une large part, de cette gageure : appliquer une politique dont les principaux b&#233;n&#233;ficiaires n'&#233;taient plus, ne pouvaient plus &#234;tre, les acteurs. La gauche, &#224; ce titre, &#233;tait d&#233;j&#224; socialement minoritaire. Tr&#232;s vite, elle a plan&#233; dans des sommets d'o&#249; l'on ne pouvait plus trouver appui sur un sol solide. La suite ? En 1993, la gauche, tr&#232;s logiquement, est devenue &#233;lectoralement minoritaire - et socialement isol&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;2. La d&#233;route de 1993&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il reste que la d&#233;route de 1993&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;La d&#233;faite des socialistes aux &#233;lections l&#233;gislatives de mars 1983&#034; id=&#034;nh2&#034;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; n'&#233;tait pas inscrite dans la d&#233;faite de 1981. Pour arriver &#224; la d&#233;b&#226;cle, il a fallu pers&#233;v&#233;rer dans l'erreur initiale. Majoritaire &#224; l'Assembl&#233;e nationale, la gauche s'est absorb&#233;e dans un travail l&#233;gislatif (d'o&#249; ressortent quelques r&#233;formes positives) sans se soucier d'&#233;laborer une politique d'ensemble susceptible de mobiliser, hors le circuit &#233;tatique, les couches populaires : comme si l'exercice du pouvoir suffisait &#224; transformer la soci&#233;t&#233;. Encore cet exercice fut-il des plus timides. Parvenue au gouvernement en s'engageant &#224; vaincre le ch&#244;mage, notamment par la mise en place des 35 heures, la gauche a diminu&#233; d'une heure la dur&#233;e du travail, sans autre projet. Promettant d'accorder le droit de vote aux immigr&#233;s aux &#233;lections municipales, elle a renonc&#233; &#224; prendre cette d&#233;cision parce que l'opinion publique &#171; n'y &#233;tait pas pr&#233;par&#233; &#187;. Cette reculade illustre &#224; merveille la fa&#231;on dont la gauche g&#233;rait sa majorit&#233; &#233;lectorale ; elle a ruin&#233; les chances que pouvait avoir le gouvernement de trouver un appui, politique et social sinon &#233;lectoral, parmi les travailleurs les plus exploit&#233;s, jeunes en particulier.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et, &#224; partir de 1993, le tournant vers la rigueur est venu parachever l'affaissement. La gestion de l'&#233;conomie mixte a consist&#233; &#224; s'en remette au march&#233; pour d&#233;cider des choix &#233;conomiques et &#224; l'Etat pour contenir les effets des lois du march&#233;. L'heure de l'&#233;narchie de gauche et de ses parvenus avait d&#232;s lors sonn&#233;. Au nom de la &#171; culture de gouvernement &#187;, l'&#233;lite rose a cru que sa pr&#233;sence aux postes de d&#233;cision suffisait &#224; garantir l'avenir, pourvu que ses capacit&#233;s gestionnaires &#233;galent celles de la droite. Elle a ainsi parfait son enfermement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Plus grave encore, si l'on admet que le reculs impos&#233;s sur le terrain peuvent &#234;tre moins nocifs que les reculs conc&#233;d&#233;s sur les principes : pour que la d&#233;faite se transforme en d&#233;route, il a fallu que s'accumulent les batailles perdues sans avoir &#233;t&#233; men&#233;es. C'est avec le PS au pouvoir - et sous son influence - que les probl&#232;mes de l'exclusion sociale sont devenus les probl&#232;mes de l'immigration, que la question du travail s'est mu&#233;e en culture de l'entreprise, que l'&#201;cole de la libert&#233; est devenue la libert&#233; de l'&#201;cole, que le march&#233; des biens culturels est devenu un march&#233; comme un autre. C'est avec le PS au pouvoir que s'est r&#233;v&#233;l&#233;e l'inconsistance des valeurs de gauche, quand aucun mouvement ne les porte.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On nous dit que, dans le contexte difficile de la crise mondiale, la gauche ne pouvait pas faire de miracles. Pourtant elle en a accompli plusieurs, de grande envergure : la multiplication des exclus sans autre contrepartie que le RMI, la l&#233;gitimation du Profit comme moteur de la vie sociale, la sacralisation de la monnaie comme incarnation de la collectivit&#233;, la d&#233;figuration de l'id&#233;e europ&#233;enne sous l'&#233;gide du lib&#233;ralisme triomphant. Le r&#233;sultat en est - miracle des miracles - qu'&#224; l'heure o&#249; s'effondraient les r&#233;gimes bureaucratiques de l'Est, le socialisme gouvernemental a largement contribu&#233; &#224; discr&#233;diter dans l'opinion populaire toute id&#233;e de transformation sociale. Pourquoi d&#232;s lors, compte tenu de la c&#233;l&#232;bre &#171; usure du pouvoir &#187;, en l'occurrence piment&#233;e de laxisme ou de corruption, ne pas voter &#224; droite ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;3. Et maintenant la droite...&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le 29 mars 1993, &#201;douard Balladur est nomm&#233; premier ministre d'un gouvernement de droite (et les reste jusqu'au 11 mai 1995) : le cinqui&#232;me gouvernement du second mandat du pr&#233;sident de la R&#233;publique Fran&#231;ois Mitterrand.(note de 2024)&lt;strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;/strong&gt;La droite se trouve donc au pouvoir - pour longtemps peut-&#234;tre&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Le 29 mars 1993, &#201;douard Balladur est nomm&#233; premier ministre d'un (&#8230;)&#034; id=&#034;nh3&#034;&gt;3&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; : une droite bien-disante, prudente dans ses promesses, mod&#233;r&#233;e dans ses projets, qui va tenter d&#233;sormais de r&#233;soudre des probl&#232;mes pour lesquelles elle ne dispose d'aucune solution. Son seul avantage est la copieuse majorit&#233; dont elle dispose au Parlement. Mais cet atout est relatif car le ras de mar&#233;e &#233;lectoral a fait d&#233;signer par les urnes un nombre important de r&#233;actionnaires convaincus qui ne s'accommoderont pas n&#233;cessairement pendant longtemps de l'habilet&#233; sirupeuse de Balladur. Et la perspective des &#233;lections pr&#233;sidentielles est de nature &#224; r&#233;veiller les divergences entre Chirac, Giscard, et d'autres pr&#233;tendants &#233;ventuels. Mais l&#224; n'est pas l'essentiel : la crise des soci&#233;t&#233;s europ&#233;ennes, qui a permis &#224; la droite de balayer une gauche incapable d'y faire face, ne peut &#234;tre qu'&#224; l'origine de difficult&#233;s majeures pour les nouveaux ma&#238;tres de la France.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Loin de voir dans la crise de la repr&#233;sentation politique une crise du principe m&#234;me de la repr&#233;sentation qu'aucune r&#233;forme &#233;lectorale ne saurait enrayer, la droite ne songe qu'&#224; pratiquer une fuite en avant, en proposant pour toutes les &#233;lections (europ&#233;ennes en particulier) des modes de scrutin qui marginalisent les minorit&#233;s. Loin de voir dans la crise des institutions judiciaires une crise des d&#233;terminations sociales du droit, de la codification juridique des rapports sociaux et de l'insertion des d&#233;cisions judiciaires dans l'espace social, la droite, poursuivant en cela l'&#339;uvre de la gauche, ne propose que des r&#233;formes judiciaires centr&#233;es sur les proc&#233;dures et les institutions. Loin de voir dans la crise des institutions r&#233;publicaines une crise de la participation &#224; l'espace public, appelant un r&#233;am&#233;nagement de sa constitution pour favoriser une authentique circulation du pouvoir, la droite ne con&#231;oit que des r&#233;formes mineures des institutions et des mises en musique de l'exhortation : l'appel &#224; l'effort et &#224; la vertu r&#233;publicaine, sans v&#233;ritable r&#233;publique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On comprend alors que &lt;i&gt;la droite est incapable de juguler la crise des valeurs de citoyennet&#233;.&lt;/i&gt; Des citoyens renvoy&#233;s &#224; des formes privatis&#233;es de leur mis&#232;re sociale (que quelques intellectuels, prestataires de services aupr&#232;s des m&#233;dias, pr&#233;sentent comme le triomphe de l'individualit&#233;) n'ont alors plus le choix qu'entre la rage et la soumission. Et quand la seconde pr&#233;vaut, le triomphe du consum&#233;risme dans tous les domaines de la vie sociale conforte la domination du client&#233;lisme dans tous les aspects de la vie politique. D&#232;s lors l'exercice du pouvoir ne peut reposer que sur le mariage forc&#233; de la comp&#233;tence technocratique et de la performance m&#233;diatique, de l'enarchie et de la d&#233;magogie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais surtout la droite est &lt;i&gt;incapable de r&#233;sorber la crise sociale qui mine toutes les formes de domination politique&lt;/i&gt;. Incapable de comprendre la crise de l'&#201;tat-providence comme une crise de toute forme de providence d'&#201;tat quand les rapports sociaux restent inchang&#233;s, la droite se propose de r&#233;aliser un lib&#233;ralisme social qui tout en transf&#233;rant &#224; l'&#201;tat les charges sociales jusqu'alors affect&#233;es aux entreprises, se voit contraint de limiter au maximum les ressources budg&#233;taires n&#233;cessaires. Incapable d'aborder le ch&#244;mage comme un ph&#233;nom&#232;ne structurel li&#233; aux transformations m&#234;mes du travail productif, et plus g&#233;n&#233;ralement de comprendre la crise internationale comme une crise historique qui met en cause l'ensemble des mod&#232;les de d&#233;veloppement, la droite s'obstine &#224; vouloir faire financer des repl&#226;trages conjoncturels par des mesures qui font passer l'immobilisme pour de la rigueur et l'injustice pour de l'aust&#233;rit&#233;. Ni les privatisations, ni le gel des augmentations de salaire, ni l'augmentation de la CSG et des imp&#244;ts indirects ne peuvent r&#233;soudre des contradictions majeures : leur aboutissement logique ne peut &#234;tre que le renforcement de la hi&#233;rarchie sociale, base de la soci&#233;t&#233; &#171; &#224; plusieurs vitesses &#187; dans laquelle nous sommes d&#233;j&#224; entr&#233;s&lt;i&gt;. &lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Les d&#233;chirures du tissu social ne peuvent que s'aggraver&lt;/i&gt;. Aux jeunes issus de l'immigration, on ne proposera, selon le mod&#232;le Pasqua, que l'int&#233;gration par l'humiliation. Aux jeunes menac&#233;s d'exclusion, on imposera l'insertion par la r&#233;pression. Aux femmes renvoy&#233;s &#224; leur inf&#233;riorisation, on offrira l'am&#233;nagement familial de leur oppression. Aux paysans, menac&#233;s de quasi-liquidation, on fournira, avec la probable complicit&#233; de la FNSEA, les moyens de cog&#233;rer leur d&#233;clin. Aux ch&#244;meurs et aux travailleurs pr&#233;caris&#233;s, on r&#233;pondra par des promesses de relances conjoncturelles (par la baisse des taux d'int&#233;r&#234;t, par la relance du b&#226;timent et des travaux publics etc...) et des perspectives productivistes dont les succ&#232;s provisoires ne feront que diff&#233;rer les &#233;checs in&#233;vitables. A tous on parlera de libert&#233; et de solidarit&#233;. On appellera libert&#233;, le libre exercice de contraintes int&#233;rioris&#233;es, et solidarit&#233;, la substitution d'une compassion de droite &#224; une commis&#233;ration de gauche.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le brouillard des mots, pourtant, ne saurait, &#224; terme, emp&#234;cher les explosions de r&#233;volte de cat&#233;gories vou&#233;es au d&#233;clin social. En d&#233;pit de la sagesse prudente de nombre d'organisations syndicales, les r&#233;sistances ouvri&#232;res aux licenciements ne sont pas vou&#233;es &#224; l'extinction, et les r&#233;voltes paysannes dans les zones rurales menac&#233;es de d&#233;sertification ne peuvent durablement dispara&#238;tre. Mais ce sont, peut-&#234;tre, les couches sociales frapp&#233;es directement par l'exclusion qui constituent la r&#233;serve principale des mouvements de protestation sociale de demain.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les simulacres d'insertion qui sont propos&#233;s ne peuvent neutraliser quoi que ce soit. Ces simulacres, au contraire, peuvent devenir des cibles du m&#233;contentement. Ainsi en va-t-il des pieux discours parlementaires sur la &#171; crise de la ville &#187; dont on ne saurait croire un seul instant qu'ils aient une quelconque port&#233;e pratique : on ne combat pas la marginalisation sociale en confondant l'espace o&#249; elle est circonscrite (les banlieues) avec ses causes fondamentales. Ainsi en va-t-il des discours sur le syst&#232;me scolaire : son extension le menace d'implosion sous le poids des contradictions qui le minent, quand l' &#233;cole, charg&#233;e d'instruire et d'int&#233;grer, devient le lieu d'une mis&#232;re culturelle douloureusement ressentie, et surtout, d'une exclusion sociale qu'elle dissimule en l'enfermant dans ses murs, simples obstacles temporaires &#224; l'entr&#233;e dans le ch&#244;mage. Cette &#233;cole-l&#224; peut devenir l'&#233;cole-&#233;missaire d'une r&#233;volte qu'annonce d&#233;j&#224; la mont&#233;e de la violence dans les lyc&#233;es.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;4. La d&#233;cennie de tous les dangers&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les crises sont certaines ; leur issue ne l'est pas. La multiplication des r&#233;voltes peut entra&#238;ner un &#233;chec de la droite. Mais que celle-ci r&#233;ussisse ou &#233;choue, &lt;i&gt;l'avenir est gros de danger&lt;/i&gt;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La r&#233;forme du Code de la nationalit&#233;, en cours au moment o&#249; nous &#233;crivons, n'aurait valeur que d'avertissement, si elle ne laissait entrevoir &#224; quelles infamies la droite s'abandonne quand rien ne s'oppose &#224; elle. Plus g&#233;n&#233;ralement dans l'hypoth&#232;se d'une r&#233;alisation, m&#234;me partielle de ses projets, la d&#233;faite, non plus seulement de la gauche, mais des forces sociales qui se sont longtemps identifi&#233;es &#224; elle, serait profonde. Mais dans l'hypoth&#232;se o&#249; un blocage social d&#233;boucherait sur une crise institutionnelle, rien n'indique qu'un changement positif serait &#224; la cl&#233; : la violence des r&#233;voltes ne peut aboutir que si elle trouve une expression politique ad&#233;quate. On est loin du compte &#224; l'heure actuelle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est dans ce contexte qu'il faut tenir compte du Front National qui, lors des derni&#232;res l&#233;gislatives, a mont&#233; qu'il avait stabilis&#233; son influence sur tout le territoire national. Dans certaines r&#233;gions - le midi m&#233;diterran&#233;en, mais aussi la banlieue parisienne - il a conquis une audience de masse. Il est peu probable que le mouvement de Le Pen connaisse une croissance comparable &#224; celle des fascismes historiques. Mais au cas o&#249; la crise sociale et institutionnelle s'approfondirait, il peut appara&#238;tre comme un recours : une partie des extr&#233;mistes de droite qui, aujourd'hui, font partie de la majorit&#233; parlementaire, peut voir en lui, des municipalit&#233;s au gouvernement, un alli&#233; possible. Inutile de souligner ce que signifierait un tel partenariat. Cette hypoth&#232;se - sinistre - doit &#234;tre prise en consid&#233;ration car, aujourd'hui et pour longtemps encore, deux ph&#233;nom&#232;nes jouent en faveur du Front National : la mont&#233;e des nationalismes et la g&#233;n&#233;ralisation de la d&#233;sesp&#233;rance sociale dans toute l'Europe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il faut pr&#233;venir ce danger. On ne le fera pas en utilisant les seuls moyens de l' &#171; antifascisme &#187; traditionnel : la mont&#233;e de la droite et de ses ailes extr&#233;mistes se nourrit des d&#233;labrements du tissu social et du syst&#232;me politique ; il n'est envisageable d'y faire face qu'en intervenant au niveau m&#234;me o&#249; la crise prend sa source, en redonnant vie &#224; un projet de transformation sociale. C'est ici que commence le drame : grabataire depuis des ann&#233;es, la gauche, il faut le r&#233;p&#233;ter, est maintenant tr&#233;pass&#233;e. Du moins dans les projets qui l'on fait vivre jusqu'alors. En effet, le constat de d&#233;c&#232;s ne vaut pas enterrement des organisations existantes : le Parti communiste peut encore stagner autour de 10% de l'&#233;lectorat et l'on peut faire confiance aux politiciens socialistes pour doper le squelette de ce qui fut le parti de Jaur&#232;s. Par contre, l'&#233;poque historique o&#249; partis de gauche et syndicats constituaient une force politique porteuse d'une &#171; alternative &#187; est achev&#233;e. Et la gauche fran&#231;ais est &#224; l'avant-garde d'une ruine qui menace toutes les gauches europ&#233;ennes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt; 5. Refonder ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sur les d&#233;combres d'une gestion social-d&#233;mocrate, se multiplient les appels &#224; une refondation. Encore faut-il indiquer avec clart&#233; que celle ci ne saurait se confondre avec la refondation de la Gauche, quand elle est limit&#233;e &#224; une redistribution des forces politiques et index&#233;es sur des &#233;ch&#233;ances &#233;lectorales. Il faut reconstruire en d&#233;blayant les d&#233;bris, proc&#233;der &#224; une refondation qui m&#233;rite son nom par la profondeur de son creusement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est une rupture, th&#233;orique et pratique, avec la tradition - toutes les traditions - de la Gauche qui est n&#233;cessaire. D&#233;blaiement, mais non renoncement. Rupture, mais non abdication. Cette rupture n'est possible - et ce point est essentiel - qu'au prix d'&lt;i&gt;un retour critique sur l'exp&#233;rience historique du mouvement ouvrier&lt;/i&gt; : les r&#233;f&#233;rences th&#233;oriques qui l'ont fond&#233;e, les pratiques politiques qui l'ont port&#233;e. La faillite du stalinisme et la crise de la social-d&#233;mocratie interpellent &lt;i&gt;aussi&lt;/i&gt; les minorit&#233;s qui ne se sont pas confondues avec les courants dominants. Il ne s'agit pas de satisfaire par l&#224; une quelconque conscience militante malheureuse, mais de r&#233;pondre &#224; une question essentielle : quelles visions th&#233;oriques, quelles formes d'action, quelles conceptions politiques ont pu faciliter les d&#233;formations, monstrueuses ou lamentables, qui ont ruin&#233; les espoirs d'&#233;mancipation : rien ne doit &#233;chapper au crible de la critique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est ainsi qu'elle pourra, sans reconduire les erreurs du pass&#233;, se tourner vers l'avenir, et choisir des cibles - parmi lesquelles on peut mentionner, &#224; titre indicatif et sans pr&#233;tendre &#234;tre exhaustif, les suivantes : tenter d'identifier quels peuvent &#234;tre les acteurs du changement social ; comprendre les ressorts et tirer les cons&#233;quences de la volont&#233; d'autonomie que l'&#233;volution de la soci&#233;t&#233; tend &#224; renforcer, et dont t&#233;moignent &#224; titre de sympt&#244;mes du possible, toute une s&#233;rie de luttes (et leurs coordinations) de ces derni&#232;res ann&#233;es ; reprendre la critique des formes de l'exploitation et de la domination, des rapports sociaux de sexes et des rapports de pouvoir pour pr&#233;ciser les conditions d'une lutte contre toutes les formes d'oppression &#224; laquelle l'exclusion, la marginalisation de cat&#233;gories sociales enti&#232;res, l'oppression maintenue et renouvel&#233;e des femmes conf&#232;rent une priorit&#233; indiscutable ; approfondir l'examen des transformations du travail productif pour en mesurer les effets sur le contenu des combats &#224; venir et des formes de vie qu'elles appellent ; r&#233;inscrire cette critique dans celle des formes de repr&#233;sentation politique, de codification juridique, de domination &#233;tatique. Cette critique, th&#233;orique et pratique, de la soci&#233;t&#233; est d&#233;j&#224; &#224; l'&#339;uvre, mais encore lacunaire et dispers&#233;e, comme le sont les luttes qui en gouvernent l'intention. Mais l'on peut contribuer &#224; b&#226;tir sur ce sol le projet politique et trouver &#224; ces luttes l'expression politique qu'appellent les d&#233;fis de la crise mondiale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est &#224; ces conditions que la r&#233;sistance &#224; la course &#224; la barbarie deviendra efficace. C'est &#224; ce prix que pourra &#234;tre mise en place une strat&#233;gie qui ne se borne pas &#224; la conqu&#234;te de l'Etat et un projet de soci&#233;t&#233; qui soit fond&#233; sur les demandes r&#233;elles des victimes de l'exploitation et de l'oppression.&lt;/p&gt;
&lt;center&gt;* * * &lt;/center&gt;
&lt;p&gt;Faire de la politique autrement, ce n'est ni faire la m&#234;me politique autrement, ni m&#234;me faire autrement de la politique, sans s'interroger sur la politique qu'il faut faire. C'est comprendre qu'un volont&#233; citoyenne ne se forge pas principalement dans les partis et dans les isoloirs, mais par et dans la constitution d'un espace public de d&#233;bats et de pratiques. C'est comprendre qu'un projet social ne se forge pas &#224; l'ext&#233;rieur du mouvement social et, sans leur participation, en direction de ses acteurs. C'est comprendre qu'il n'y pas de pouvoir &#224; prendre s'il n'y a pas d'avenir &#224; conqu&#233;rir. &#192; ceux qui trouveraient ce chemin trop long, il suffira peut-&#234;tre, pendant quelques temps encore et avant que ils ne soient gagn&#233;s par l'oubli, de rappeler o&#249; nous ont conduit les raccourcis.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Denis Berger et Henri Maler&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;/strong&gt;10 mai 1993&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;P.S &lt;/strong&gt;(2024) Trente ans apr&#232;s, force est d'admettre que, contrairement &#224; ce que pronostiquait cette analyse la d&#233;cennie qui a suivie ne fut pas celle de tous les dangers. En revanche, les principaux probl&#232;mes diagnostiqu&#233;s alors sont encore d'actualit&#233;.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Premier ministre, sous la Pr&#233;sident Mitterrand, Pierre Beregovoy s'est suicid&#233; le1&#7497;&#691; mai 1993 &#224; Nevers &#224; la suite d'une campagne mettant en cause sa probit&#233; dans des affaires financi&#232;res (note de 2024)&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;2&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;La d&#233;faite des socialistes aux &#233;lections l&#233;gislatives de mars 1983&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;3&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Le 29 mars 1993, &#201;douard Balladur est nomm&#233; premier ministre d'un gouvernement de droite (et les reste jusqu'au 11 mai 1995) : le cinqui&#232;me gouvernement du second mandat du pr&#233;sident de la R&#233;publique Fran&#231;ois Mitterrand.(note de 2024)&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
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