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		<title>Convoiter l'impossible</title>
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		<title>Du pass&#233; faisons table rase ? L'autopsie du communisme, selon Fran&#231;ois Furet (1)</title>
		<link>https://henri-maler.fr/Du-passe-faisons-table-rase-L-autopsie-du-communisme-selon-Francois-Furet-1.html</link>
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		<dc:date>2016-03-10T11:00:00Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Henri Maler</dc:creator>


		<dc:subject>Lectures</dc:subject>
		<dc:subject>Fran&#231;ois Furet</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;R&#233;pliques &#224; son essai : &lt;i&gt;Le pass&#233; d'une illusion. Essai sur l'id&#233;e communiste au XXe si&#232;cle &lt;/i&gt;(1995). Ci-dessous, la premi&#232;re partie : Une histoire lib&#233;rale. Second article, seconde partie : &lt;a href=&#034;http://www.henri-maler.fr/Du-passe-faisons-table-rase-L-autopsie-du-communisme-selon-Francois-Furet-2.html&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Une histoire notariale&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;

-
&lt;a href="https://henri-maler.fr/-Marx-communisme-utopie-.html" rel="directory"&gt;Marx, communisme, utopie&lt;/a&gt;

/ 
&lt;a href="https://henri-maler.fr/+-Lectures-+.html" rel="tag"&gt;Lectures&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://henri-maler.fr/+-Francois-Furet-+.html" rel="tag"&gt;Fran&#231;ois Furet&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://henri-maler.fr/local/cache-vignettes/L92xH150/arton31-250fc.jpg?1726251037' class='spip_logo spip_logo_right' width='92' height='150' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;L'essai de Fran&#231;ois Furet,&lt;i&gt; Le pass&#233; d'une illusion. Essai sur l'id&#233;e communiste au XXe si&#232;cle&lt;/i&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Calmann L&#233;vy/Robert Laffont, 1995. C'est &#224; cette premi&#232;re &#233;dition qu'il est (&#8230;)&#034; id=&#034;nh1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, a re&#231;u, lors de sa parution en 1995, un accueil &#233;logieux, et m&#234;me dithyrambique. Les r&#233;pliques qui suivent, publi&#233;s dans la &#171; Revue &lt;i&gt;M (&lt;/i&gt;mensuel, marxisme, mouvement) &#187; en janvier 1996 sont des extraits d'un ouvrage (aujourd'hui &#233;puis&#233;) qui &#233;tait alors en cours de r&#233;daction : Denis Berger et Henri Maler, &lt;i&gt;Une certaine id&#233;e du communisme. R&#233;pliques &#224; Fran&#231;ois Furet&lt;/i&gt;, &#201;d. du F&#233;lin, 1996. Elles sont reproduites ici en deux parties. i-dessous, la premi&#232;re partie : Une histoire lib&#233;rale. Second article, seconde partie : &lt;a href=&#034;http://www.henri-maler.fr/Du-passe-faisons-table-rase-L-autopsie-du-communisme-selon-Francois-Furet-2.html&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Une histoire notariale&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;/br&gt;
&lt;center&gt;&lt;strong&gt;Du pass&#233;, faisons table rase ? &lt;/strong&gt;&lt;/center&gt;
&lt;center&gt;&lt;strong&gt;- L'autopsie du communisme, selon Fran&#231;ois Furet -&lt;/strong&gt;&lt;/center&gt;
&lt;/br&gt;
&lt;p&gt;Dans &lt;i&gt;Le pass&#233; d'une illusion&lt;/i&gt;, Fran&#231;ois Furet nous propose, de son propre aveu, une interpr&#233;tation - un &#171; essai d'interpr&#233;tation &#187; : c'est elle qui doit &#234;tre discut&#233;e, sans d&#233;valuer pour autant tous les m&#233;rites de l'analyse qui la fonde&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;&#171; Il peut avoir l'esprit faux, il n'a jamais l'esprit court &#187; : c'est Furet (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2&#034;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Furet se d&#233;fend de proposer une histoire du communisme : l'objet de son travail n'est pas &lt;i&gt;&#171; l'histoire du communisme, et encore moins de l'URSS proprement dits, mais celle de l'illusion du communisme &#187;&lt;/i&gt; (p. 14). Furet ne se borne pas &#224; d&#233;crire, marqu&#233;es du sceau de leurs singularit&#233;s, &lt;i&gt;des&lt;/i&gt; illusions relatives &#224; l'URSS : il les fait valoir comme des manifestations d'&lt;i&gt;une&lt;/i&gt; illusion. Les illusions sur l'URSS sont rabattues sur les illusions sur le communisme, d'embl&#233;e confondues avec le communisme comme illusion. Quelle est cette &lt;i&gt;&#171; illusion fondamentale &#187;&lt;/i&gt; (p.13) dont Furet nous propose alors l'autopsie ? L'illusion &lt;i&gt;&#171; constitutive &#187;&lt;/i&gt; du communisme serait son &lt;i&gt;&#171; ambition d'&#234;tre conforme au d&#233;veloppement n&#233;cessaire de la Raison historique &#187;&lt;/i&gt; (p. 14). L'id&#233;e n'est pas nouvelle ; mais, aussi fauss&#233;e soit-elle par les raccourcis, elle pointe en direction d'&#233;quivoques majeures de la pens&#233;e de Marx dont ses successeurs, g&#233;n&#233;ralement, ne se sont pas d&#233;p&#234;tr&#233;s : la n&#233;cessit&#233; du communisme peut se comprendre en effet comme la n&#233;cessit&#233; de sa possibilit&#233; ou la n&#233;cessit&#233; de son effectivit&#233;. La cl&#244;ture proph&#233;tique de la seconde formulation met en p&#233;ril, th&#233;oriquement et pratiquement, l'ouverture utopique de la premi&#232;re&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Nous nous permettons de renvoyer sur ce point &#224; notre &#171; essai (&#8230;)&#034; id=&#034;nh3&#034;&gt;3&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Mais le propos de Furet n'est ni de d&#233;noncer ni de d&#233;nouer des &#233;quivoques : il vise &#224; enfermer le communisme dans une version univoque pour parvenir &#224; &#233;trangler son histoire d'une seule main et le terrasser, comme dans un conte pour enfants, d'un seul coup de poing.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D'ailleurs, pourquoi s'embarrasser de scrupules puisque le communisme, comme le fascisme, n'est qu'une &lt;i&gt;&#171; brocante intellectuelle &#187;&lt;/i&gt; (p. 19). Inutile par cons&#233;quent d'inventorier ce &lt;i&gt;&#171; bric-&#224;-brac d'id&#233;es mortes &#187;&lt;/i&gt; : il suffit de &lt;i&gt;&#171; repartir des passions qui lui ont pr&#234;t&#233; leur force &#187;&lt;/i&gt; (p. 26). Quand ce n'est pas la pauvret&#233; des th&#233;ories qui dispensent de les examiner, c'est l'objet de l'ouvrage qui dispense de le faire : &lt;i&gt;&#171; Je cherche moins &#224; analyser des concepts qu'&#224; faire revivre une sensibilit&#233; et des opinions &#187;&lt;/i&gt; (p. 26). Le pamphlet r&#233;ducteur s'abrite derri&#232;re le projet historien. On s'&#233;pargne ainsi d'avoir &#224; d&#233;battre des th&#233;ories (qui ne le m&#233;ritent gu&#232;re), en &#233;voquant des sensibilit&#233;s (qui suffisent &#224; ruiner les th&#233;ories) : on gagne ainsi sur tous les tableaux. Les d&#233;bats du si&#232;cle sont, pour Furet, sortis de l'histoire et n'y reviendront plus. Ils &#233;taient sous le chapeau, ils n'y sont plus : &#224; croire que seul un illusionniste peut d&#233;masquer des illusions. Or Furet, qui pratique Freud, mais au rabais, a retenu que l'illusion n'est pas un effet de l'erreur, mais du d&#233;sir : d'un &lt;i&gt;&#171; investissement psychologique &#187;&lt;/i&gt;. Comprenons que c'est une illusion parce qu'elle s'enracine dans une passion. Laquelle ? La passion r&#233;volutionnaire qui se confond avec la haine de la bourgeoisie. Ainsi s'ouvre l'histoire lib&#233;rale....&lt;/p&gt;
&lt;center&gt;&lt;strong&gt;I. Une histoire lib&#233;rale&lt;/strong&gt;&lt;/center&gt;
&lt;p&gt;Parce qu'elle n'est pas imm&#233;diatement &lt;i&gt;&#171; d&#233;finissable en termes politiques &#187;&lt;/i&gt; et &lt;i&gt;&#171; tient tout enti&#232;re dans l'&#233;conomique &#187;&lt;/i&gt;, la bourgeoisie serait &#233;vanescente : &lt;i&gt;&#171; Classe sans statut, sans tradition fixe, sans contours &#233;tablis, elle n'a qu'un titre fragile &#224; la domination : la richesse. Fragile, car il peut appartenir &#224; tous : celui qui est riche aurait pu ne pas l'&#234;tre. Celui qui ne l'est pas aurait pu l'&#234;tre &#187;&lt;/i&gt; (p. 20). Et la suite nous confirme que le monde se d&#233;finit par ce qu'il dit de lui-m&#234;me : c'est &lt;i&gt;&#171; un monde o&#249; aucune place n'est plus marqu&#233;e d'avance, ni acquise pour toujours &#187;&lt;/i&gt; (p. 21). Il suffit &#224; Furet de reprendre les illusions que la bourgeoisie se fait sur elle-m&#234;me pour la priver de toute consistance sociale. En quelques mots, l'histoire sociale est balay&#233;e, la sociologie vid&#233;e de ses pr&#233;tentions, le lib&#233;ralisme rendu ad&#233;quat &#224; son concept. La bourgeoisie n'est plus une classe d&#233;finie, mais un personnage romanesque min&#233; par sa fragilit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais ce n'est pas tout. &#192; en croire Furet, le mouvement de la soci&#233;t&#233; ne s'explique que par l'instabilit&#233; de l'&#234;tre-bourgeois, mu par l'amour-propre et la recherche de la distinction : &lt;i&gt;&#171; De ce fait, la soci&#233;t&#233; est anim&#233;e par une agitation corpusculaire qui ne cesse de la jeter en avant &#187;&lt;/i&gt;. En une phrase, Tocqueville, mais rabougri, confort&#233; par Rousseau, mais r&#233;duit au minimum, permet de d&#233;passer l'&#233;conomie politique classique, et, on pouvait s'en douter, Marx lui-m&#234;me&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;C'est &#224; Rousseau et &#224; Tocqueville en effet que Furet se r&#233;f&#232;re. &#192; (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4&#034;&gt;4&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. La dynamique de la soci&#233;t&#233; bourgeoise ne s'explique pas, si peu que ce soit, par la logique de la production capitaliste, qui engendre la concurrence et ses effets. Par contre, note Furet, &lt;i&gt;&#171; son mouvement contredit son principe, son dynamisme, sa l&#233;gitimit&#233; &#187;&lt;/i&gt;, parce que l'in&#233;galit&#233; qu'elle produit - &lt;i&gt;&#171; plus d'in&#233;galit&#233; mat&#233;rielle qu'aucune soci&#233;t&#233; connue &#187;&lt;/i&gt; - est en contradiction avec l'&#233;galit&#233; qu'elle affiche. Il suffit donc de pr&#233;tendre que l'id&#233;ologie bourgeoise elle-m&#234;me rend cette in&#233;galit&#233; ill&#233;gitime, alors que tout le travail de cette id&#233;ologie consiste &#224; la l&#233;gitimer, pour laisser entendre que cette in&#233;galit&#233; est ill&#233;gitime aux yeux m&#234;me de la bourgeoisie. Alors le tour est jou&#233; : la bourgeoisie souffre de la contradiction qui l'afflige. Elle &lt;i&gt;&#171; n'invente pas la division de la soci&#233;t&#233; en classes. Mais elle fait de cette division une souffrance &#187;&lt;/i&gt; (p. 21-22).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Retenons notre souffle : la bourrasque menace de tout emporter, &#224; commencer par l'histoire elle-m&#234;me. Car le d&#233;chirement de la soci&#233;t&#233;, motif de la haine qu'inspire la bourgeoisie, n'est rien, ou presque, compar&#233; au d&#233;chirement int&#233;rieur de la bourgeoisie. Certes, Furet ne n&#233;glige pas de mentionner l'existence de la lutte des classes et d'indiquer que &lt;i&gt;&#171; &#224; travers la pauvret&#233; ou la col&#232;re des ouvriers (...) la haine de la bourgeoisie re&#231;oit de l'ext&#233;rieur son fondement rationnel &#187;&lt;/i&gt; (p. 29). Mais c'est pour affirmer sans ambages deux pages plus loin : &lt;i&gt;&#171; La sc&#232;ne fondamentale de cette soci&#233;t&#233; n'est pas comme l'a cru Marx, la lutte de l'ouvrier contre le bourgeois... Beaucoup plus &lt;/i&gt;essentielle&lt;i&gt; est la haine du bourgeois pour lui-m&#234;me &#187;&lt;/i&gt; (p. 31, soulign&#233; par moi). On croit r&#234;ver !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; En quelques pages, tout est dit : la bourgeoisie est la proie innocente d'une haine &#233;missaire - sans fondement. Car elle est innocente. Pour exon&#233;rer la bourgeoisie de toute responsabilit&#233;, il faut tenter de la priver de toute densit&#233; et de toute fonction. Par essence, la bourgeoise est un fant&#244;me : s'il prend corps, c'est un accident. Impalpable, elle ne joue plus aucun r&#244;le ; actrice de second plan, r&#233;duite &#224; des emplois de figurante, sa fragilit&#233; vaut alibi de sa l&#226;chet&#233;. Souveraine, ses ailes de g&#233;ant l'emp&#234;chent de marcher : les maladresses sont inscrites dans sa morphologie. Sont-elles funestes ? La responsabilit&#233; en incombe aux monstres qui la combattent, mais qu'elle n'a en rien contribu&#233; &#224; engendrer... Innocente, la bourgeoisie s'offre cependant comme une proie facile - en particulier pour elle-m&#234;me. Or, comme chacun sait, une proie innocente n'est jamais qu'un bouc &#233;missaire&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb5&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Le th&#232;me revient sans cesse : pp. 20, 24, 29, 31, 36, 55, etc.&#034; id=&#034;nh5&#034;&gt;5&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Ainsi va l'histoire selon Furet...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et le charme discret de la bourgeoisie est loin d'&#234;tre terni par celui de sa dame de compagnie, la d&#233;mocratie lib&#233;rale. Au contraire...&lt;/p&gt;
&lt;center&gt;&lt;strong&gt;***&lt;/strong&gt;&lt;/center&gt;
&lt;p&gt;Un spectre hantait le si&#232;cle sans que nous le sachions : le spectre du lib&#233;ralisme. Au spectre du lib&#233;ralisme, manquait son manifeste ; Furet s'est charg&#233; de l'&#233;crire : le lib&#233;ralisme est d&#233;mocratique par essence, capitaliste par n&#233;cessit&#233;, liberticide par accident. Et la cause est philosophiquement entendue, avant d'&#234;tre historiquement confirm&#233;e : la d&#233;mocratie est lib&#233;rale ou elle n'est pas.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le recours &#224; la philosophie ne s'encombre pas de nuances : &lt;i&gt;&#171; Le monde du lib&#233;ral et celui du d&#233;mocrate sont philosophiquement identiques &#187;&lt;/i&gt; (p. 26). Pourtant, dans son histoire philosophique, le lib&#233;ralisme n'a cess&#233; de justifier les restrictions (voire les n&#233;gations) les plus s&#233;v&#232;res du principe d&#233;mocratique. Furet feint alors de croire que ces restrictions sont accidentelles - et qu'il appartient &#224; l'essence du lib&#233;ralisme de s'accomplir, selon une logique interne, dans la d&#233;mocratie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Apr&#232;s la philosophie, l'histoire est charg&#233;e de t&#233;moigner de la puret&#233; de la d&#233;mocratie lib&#233;rale. Pourtant, dans son histoire r&#233;elle, cette d&#233;mocratie a d&#251; ses r&#233;formes principales &#224; mouvements qui, &#233;trangers au lib&#233;ralisme, entendirent, si peu que ce soit, en d&#233;passer les limites, voire abolir la domination bourgeoise elle-m&#234;me. Furet double alors l'histoire empirique d'une histoire essentielle dont d&#233;pendrait la premi&#232;re : l'histoire fabuleuse, mais tourment&#233;e par l'histoire r&#233;elle, de l'id&#233;e lib&#233;rale essentiellement d&#233;mocratique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La d&#233;mocratie lib&#233;rale serait la v&#233;rit&#233; de la soci&#233;t&#233; moderne : son essence appel&#233;e &#224; se r&#233;aliser dans des formes d'existence qui lui soient ad&#233;quates. Qu'importe si elle ne ressemble jamais au visage qu'elle entend donner d'elle-m&#234;me. Il suffit qu'elle trouve &#224; s'incarner en un point du globe, pour que, pareille &#224; l'&#233;talon d&#233;pos&#233; dans le pavillon de S&#232;vres, elle soit la mesure de tous ses avatars. Cet &#233;talon est donn&#233; avec les Etats-Unis. L'heure de l'histoire est inscrite &#224; l'horloge de la Maison Blanche. L&#224; se trouve la &lt;i&gt;&#171; patrie par excellence &#187;&lt;/i&gt; du capitalisme : une patrie sans bourgeoisie (p. 23). La r&#233;volution n'y est qu'une parenth&#232;se bient&#244;t referm&#233;e sur l'&#233;laboration d'une constitution stable, dans un pays o&#249; r&#233;gnerait une &lt;i&gt;&#171; &#233;galit&#233; consensuelle &#187;&lt;/i&gt;. Vraiment ? (...)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bourgeoise de naissance et historiquement, la d&#233;mocratie n'est pas bourgeoise par essence et exclusivement. Il faut tenir ensemble ces deux propositions quand on ne veut pas se laisser pi&#233;ger par un lib&#233;ralisme apolog&#233;tique et un marxisme ranci. Mais qu'importe &#224; Furet, puisque avec ces deux th&#232;ses - fragilit&#233; de la bourgeoisie, virginit&#233; de d&#233;mocratie - il pr&#233;tend nous pr&#233;senter les otages vuln&#233;rables d'une histoire qui s'est faite contre eux, mais sans eux. Exquise bourgeoisie : ses interventions dans le cours de cette histoire sont aussi inoffensives que l'exige la modestie de sa domination. Pauvre d&#233;mocratie : prise en tenaille entre le fascisme et le stalinisme, elle n'aurait &#233;t&#233; que la victime innocente d'un conflit dans lequel elle n'a pris aucune part. Rien n'est plus facile alors que d'opposer aux vertus inconstantes de l'id&#233;e d&#233;mocratique, les vices r&#233;dhibitoires de la passion r&#233;volutionnaire.&lt;/p&gt;
&lt;center&gt;&lt;strong&gt;***&lt;/strong&gt;&lt;/center&gt;
&lt;p&gt;Le portrait de la bourgeoisie, peint sur commande, et le costume de la d&#233;mocratie, taill&#233; sur mesure, remplissent leur principal office explicatif quand ils permettent d'expliquer les origines et les mal&#233;fices de la passion r&#233;volutionnaire. Comment comprendre cette passion, selon Furet ? De la passion m&#232;re de la d&#233;mocratie moderne, la passion de l'&#233;galit&#233; d&#233;rive la passion r&#233;volutionnaire par excellence : la haine du bourgeois.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En quoi consiste la passion de l'&#233;galit&#233; ? L'&#233;vocation une fois encore tient lieu d'explication&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb6&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Tocqueville, une fois encore n'est pas tr&#232;s loin, pour qui de l'&#233;galit&#233; des (&#8230;)&#034; id=&#034;nh6&#034;&gt;6&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. De quelle passion s'agit-il ? Quelle est l'&#233;galit&#233; qui est vis&#233;e ? Qu'importe... L'essentiel est ailleurs. &lt;i&gt;&#171; L'id&#233;e d'&#233;galit&#233; &#187;&lt;/i&gt; fonctionne &lt;i&gt;&#171; comme horizon imaginaire de la soci&#233;t&#233; bourgeoise, jamais atteint par d&#233;finition &#187;&lt;/i&gt; (p. 22-23). Depuis les jacobins, qui ont voulu &lt;i&gt;&#171; pousser en avant la R&#233;volution au nom de l'&#233;galit&#233; vraie : mais (...) pour d&#233;couvrir que ce drapeau cache une surench&#232;re sans limites &#187;&lt;/i&gt; (p.24) - depuis les sans-culottes, dont &lt;i&gt;&#171; l'essentiel de la mentalit&#233; &#187;&lt;/i&gt; consiste dans &lt;i&gt;&#171; la passion de l'&#233;galitarisme et de l'action r&#233;pressive &#187;&lt;/i&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb7&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;F. Furet et D. Richet, La R&#233;volution fran&#231;aise (1965), Nouvelles Editions (&#8230;)&#034; id=&#034;nh7&#034;&gt;7&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, rien n'a chang&#233; : &lt;i&gt;&#171; la passion de l'&#233;galit&#233;, par d&#233;finition insatisfaite &#187; - cette &#171; &#233;galit&#233; obsessive des r&#233;volutionnaires fran&#231;ais &#187;&lt;/i&gt; (p. 25) - envahit l'histoire d&#233;mocratique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La passion de l'&#233;galit&#233;, selon cette imagerie, ne peut &#234;tre que la passion des niveleurs int&#233;graux, qui deviennent du m&#234;me coup des niveleurs permanents. Les vari&#233;t&#233;s et les variations de l'id&#233;e d'&#233;galit&#233; ne m&#233;ritent m&#234;me pas une mention. Il suffit qu'elle co&#239;ncide avec sa caricature, c'est-&#224;-dire avec l'id&#233;e que veut s'en faire, pour faire peur et se faire peur, le nanti du moment. Car la passion de l'&#233;galit&#233; nourrit la haine de l'in&#233;galit&#233; dont le concentr&#233; forme, aux yeux de Furet, toute la substance : la haine du bourgeois.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au commencement &#233;tait cette passion, dominante et exclusive. Passion dominante, quand elle s'empare des masses, puisqu'elle absorbe toutes les autres, &#224; commencer par l'esp&#233;rance - discr&#232;tement mentionn&#233;e, parce qu'elle est imm&#233;diatement pollu&#233;e. Passion exclusive, quand elle s'empare de bourgeoisie, puisque, d&#233;vor&#233;e par la haine de soi, elle n'aurait ni morgue, ni haine &#224; consacrer du prol&#233;tariat et &#224; la r&#233;volution.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au commencement &#233;tait la passion. Mais que faire d'un invariant anthropologique aussi pauvre ? Et la passion, comme chacun sait, est g&#233;n&#233;ratrice d'illusions. Mais que faire d'une psychologie aussi maigre ? Pour que la passion explique l'histoire, il est indispensable de la charger d'histoire. Mais une fois fix&#233;e dans l'&#234;tre du bourgeois et l'essence de la d&#233;mocratie lib&#233;rale, les passions qui meuvent l'histoire, il est &#224; peine besoin de se r&#233;f&#233;rer &#224; l'histoire pour expliquer ces passions.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pourtant, la grande passion pour la grande illusion n'explique &#224; peu pr&#232;s rien, ni de &lt;i&gt;&#171; l'illusion fondamentale &#187;&lt;/i&gt;, ni de toutes les illusions, multiples et vari&#233;es, qui parcourent le si&#232;cle. D'abord, parce que la haine populaire pour la bourgeoisie ne fut jamais ni exclusive, ni unifi&#233;e. Ensuite, parce que la haine de soi de la bourgeoise, produit de son d&#233;chirement spirituel, n'&#233;claire, &#224; la rigueur, que le vertige qui s'empare de ses seuls intellectuels : l'illusion ou les illusions des millions d'hommes et de femmes qui, &#224; un titre ou &#224; un autre, ont regard&#233; l'URSS avec sympathie, n'existent pour Furet, quand elles existent, qu'entrevues &#224; travers le prisme des illusions de ce qu'il convient d'appeler les &#233;lites. Enfin, parce que l'aveuglement sur la r&#233;alit&#233; de l'URSS sous Staline n'a pas &#233;t&#233; seulement le fait de victimes de la passion r&#233;volutionnaire&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb8&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Mais quand il s'agit des illusionn&#233;s de cette esp&#232;ce, Furet dispose d'une (&#8230;)&#034; id=&#034;nh8&#034;&gt;8&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Les illusions se succ&#232;dent et se chevauchent sans que l'on puisse les ramener &#224; un unique foyer : illusions planistes sur la vocation lib&#233;ratrice de la planification ; illusions antifascistes sur la vocation d&#233;mocratique de l'URSS, illusions anticolonialistes sur sa vocation d'&#233;mancipatrice des peuples domin&#233;s...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il suffit : Furet se fixe une cible - l'illusion - et en atteint plusieurs - des illusions. Pour chacune d'elle d&#233;coche des fl&#232;ches souvent ac&#233;r&#233;es, mais avec plusieurs arcs ; il esquisse une explication unique, mais qui se disperse au contact des faits. Pourtant, c'est arm&#233; des quelques concepts qu'il a forg&#233; dans son premier chapitre que Furet se taille un chemin &#224; travers l'histoire. La passion r&#233;volutionnaire, bien que tout laiss&#226;t croire qu'elle &#233;tait assoupie, ne demandait qu'&#224; &#234;tre r&#233;activ&#233;e. Comment ? Par &#171; la premi&#232;re guerre mondiale &#187; (chapitre 2).&lt;/p&gt;
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&lt;p&gt;&lt;i&gt;&#171; Sc&#232;ne primitive d'une nouvelle &#233;poque &#187;&lt;/i&gt; (p. 45), &lt;i&gt;&#171; la guerre de 1914 a pour l'histoire du XXe si&#232;cle le m&#234;me caract&#232;re matriciel que la R&#233;volution fran&#231;aise pour le XIXe &#187;&lt;/i&gt; (p. 194). Encore cette guerre est-elle purement accidentelle : &lt;i&gt;&#171; Personne n'a r&#233;ussi &#224; montrer qu'elle &#233;tait inscrite comme une fatalit&#233; dans les rivalit&#233;s &#233;conomiques des grandes puissances &#187;&lt;/i&gt; (p. 44). Selon un proc&#233;d&#233; constant, Furet ne retient de l'interpr&#233;tation qu'il conteste que sa version caricaturale : pour n'avoir rien &#224; dire de ses versions les plus affin&#233;es ou, plus simplement, pour passer sous silence les faits qui concourent &#224; l'&#233;tablissement de ces versions. Pour d&#233;lester son argumentation des explications insuffisantes, Furet croit bon de se d&#233;faire de toute la cargaison. Mais surtout cette guerre est essentiellement &lt;i&gt;d&#233;mocratique&lt;/i&gt; : une fois les facteurs &#233;conomiques balay&#233;s d'un revers de main, les rapports de classes qui s'expriment pendant et apr&#232;s la guerre ne m&#233;ritent pas la moindre attention. Furet entend montrer que ce sont des masses patriotiques qui entrent en guerre pour pouvoir expliquer que ce sont des masses conditionn&#233;es par la guerre qui en sortent. L'&#232;re des classes est imm&#233;diatement transform&#233;e en &#232;re des masses. Le d&#233;cor est plant&#233; : la guerre r&#233;veille les passions qui n&#233;es avec la R&#233;volution fran&#231;aise ont inspir&#233; son interminable histoire. &#171; L'id&#233;e communiste au XXe si&#232;cle &#187; est sur le point de faire son entr&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; l'accident inaugural que constitue la Grande Guerre en succ&#232;de un second : la R&#233;volution d'Octobre. Si l'&#233;v&#233;nement est &lt;i&gt;&#171; improbable &#187;&lt;/i&gt; (p. 79), sa pr&#233;tention &#224; innover &lt;i&gt;&#171; n'a pas beaucoup de vraisemblance &#187;&lt;/i&gt; (p. 80). Autant dire que la R&#233;volution russe n'ob&#233;it &#224; aucune n&#233;cessit&#233; et n'explore aucun futur. Force est de constater que pour atteindre par le plus court chemin &#171; l'id&#233;e communiste &#187;, Furet se croit oblig&#233; de tailler sans retenue dans les broussailles de &#171; l'histoire du communisme &#187; - de malmener l'histoire pour exhiber l'id&#233;e, c'est-&#224;-dire l'id&#233;e qu'il s'en fait. Toute la dimension sociale du processus enclench&#233; en F&#233;vrier 1917 est engloutie ; toute &#171; l'exceptionalit&#233; russe &#187; que repr&#233;sente l'auto-organisation populaire sous forme de conseils (les soviets) est aval&#233;e d'un trait. La nouveaut&#233; radicale de l'exp&#233;rience russe est annul&#233;e. Au sch&#233;matisme de l'analyse de la r&#233;volution russe s'ajoute la caricature de l'action du parti bolchevik. Furet simplifierait-t-il seulement parce l'histoire du communisme n'est pas son propos ? En v&#233;rit&#233;, sa pr&#233;sentation ob&#233;it &#224; une logique implacable : plus le portrait de la r&#233;volution russe sera terrifiant, mieux ressortira l'ampleur de l'illusion qu'elle a suscit&#233;e et plus l'explication de celle-ci en sera facilit&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Furet ne veut rien savoir des paradoxes d'une action qui doit d&#233;cider du possible avant d'en conna&#238;tre la teneur exacte et l'&#233;tendue pr&#233;cise. La r&#233;volution russe &#233;clate dans un pays arri&#233;r&#233;. Devait-elle s'arr&#234;ter &#224; une &#233;tape pr&#233;alablement prescrite par le niveau de d&#233;veloppement des forces productives et du prol&#233;tariat ? La R&#233;volution russe attend son succ&#232;s d'une extension internationale de la r&#233;volution. Devait-elle renoncer &#224; elle-m&#234;me faute d'&#234;tre s&#251;re du r&#233;sultat ? Pouvait-elle savoir d'avance ce que seul le cours ult&#233;rieur des &#233;v&#233;nements devait r&#233;v&#233;ler ? Furet ne se laisse pas arr&#234;ter par des finasseries : il pr&#234;te &#224; L&#233;nine une &lt;i&gt;&#171; pr&#233;diction &#187;&lt;/i&gt; (p. 156) de la r&#233;volution allemande &#224; laquelle il n'a pas vraiment pr&#233;tendu, avant de d&#233;cr&#233;ter, en strat&#232;ge des batailles gagn&#233;es, qu'elle &#233;tait impossible. Comme &lt;i&gt;&#171; le charme universel d'Octobre &#187; &lt;/i&gt;(chapitre 3) se r&#233;sume dans &lt;i&gt;&#171; l'illusion d'un Octobre universel &#187;&lt;/i&gt; (p. 156), il suffit de prendre acte de la d&#233;faite pour d&#233;noncer cette illusion, et reporter sur l'ensemble du cours de cette r&#233;volution la version caricaturale que cette d&#233;faite inspire. Gr&#226;ce &#224; cette version de la r&#233;volution, Furet peut transformer son rayonnement en myst&#232;re : &lt;i&gt;&#171; Il y a quelque chose d'extraordinaire et d'un peu myst&#233;rieux dans la facilit&#233; avec laquelle a pris, si t&#244;t, cette id&#233;e de l'universalisme de la R&#233;volution sovi&#233;tique &#187;&lt;/i&gt; (p. 91). Le propos de Furet, au moins, n'a rien d'extraordinaire ; il est m&#234;me parfaitement logique : comment expliquer, en effet, l'attrait exerc&#233; par Octobre sur des millions d'&#234;tres humains, si l'on a pr&#233;alablement r&#233;duit l'&#233;v&#233;nement &#224; sa dimension politique, et cette dimension politique &#224; un putsch incongru ou aberrant ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ayant ainsi, dans la perspective des vainqueurs, d&#233;cr&#233;t&#233; la r&#233;volution impossible, Furet ne manque pas de donner &#224; L&#233;nine, avec toute la condescendance de l'historien, des le&#231;ons de strat&#233;gie r&#233;trospective. Pourtant, l'historien, devenu d&#233;positaire du pass&#233;, n'est nullement contraint de se comporter en rentier : de toucher les dividendes de sa lucidit&#233; r&#233;trospective, sans rien vouloir conna&#238;tre d'une histoire qui se fait &#224; t&#226;tons. La R&#233;volution russe n'a cess&#233; de diff&#233;rer son propre bilan ; Furet sait d'avance &#224; quel moment elle aurait d&#251; se clore : avant m&#234;me d'avoir commenc&#233;. Contenue dans les limites de F&#233;vrier 17, elle atteignait les limites de l'histoire tol&#233;rable : la d&#233;mocratie lib&#233;rale.&lt;/p&gt;
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&lt;p&gt;Ainsi, l'&#233;chec de l'entreprise, av&#233;r&#233; avec le stalinisme, permet de critiquer &#224; peu de frais comme &lt;i&gt;une&lt;/i&gt; illusion, les illusions contemporaines de la possibilit&#233; d'une victoire. Mais en quoi les illusions post&#233;rieures se confondent elles avec les illusions natives, pour ne former qu'une seule illusion ? Pour pouvoir soutenir qu'une m&#234;me illusion, se confondant avec l'id&#233;e communiste, traverse pr&#232;s d'un si&#232;cle d'histoire, en restant imperm&#233;able &#224; ses vicissitudes, il faut logiquement supposer que c'est une m&#234;me r&#233;volution que l'illusion prend pour objet. Quitte &#224; sacrifier l'histoire du si&#232;cle &#224; la coh&#233;rence de la th&#232;se, Furet - sans avoir &#224; entrer dans les m&#233;andres de l'histoire du communisme, puisque, nous dit-il, ce n'est pas son propos - ne se complique pas inutilement la t&#226;che : l'exp&#233;rience sovi&#233;tique est &lt;i&gt;une&lt;/i&gt;, entre la parenth&#232;se ouverte par la prise du Palais d'hiver et la parenth&#232;se ferm&#233;e par la chute du mur de Berlin.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comme &#224; regret, Furet se sent oblig&#233; d' &lt;i&gt;&#171; entrer dans la fameuse question de ce qui lie L&#233;nine et Staline et de ce qui les s&#233;pare &#187;&lt;/i&gt; (p. 168). Simple concession qui sera vite neutralis&#233;e. Car, si &lt;i&gt;&#171; rien n'emp&#234;che de les consid&#233;rer &#224; la fois comme unis et s&#233;par&#233;s &#187;&lt;/i&gt;, il n'existe entre eux - ou plus exactement entre les politiques qu'ils m&#232;nent - qu'une diff&#233;rence de degr&#233;. Ainsi l'exige la th&#232;se de Furet : il n'existe qu'une seule r&#233;volution russe, &#224; peine s&#233;par&#233;e en deux phases ; il n'existe qu'un seul communisme, qui transite d'un premier bolchevisme &#224; un second (p. 169, p. 177). De L&#233;nine &#224; Staline, on passe seulement d'un parti h&#233;g&#233;monique &#224; un parti totalitaire. La victoire de Staline &lt;i&gt;&#171; modifie le rapport du bolchevisme &#224; l'universel, en d&#233;pla&#231;ant l'accent de l'international au national &#187;&lt;/i&gt; (p. 161) : une simple inflexion, sans alt&#233;ration de sens. De l'universalisme d'Octobre au &#171; socialisme dans un seul pays &#187;, il s'agit d' &lt;i&gt;&#171; inventorier sinon la transformation, du moins le d&#233;placement &#187;&lt;/i&gt; (p. 161) : une simple translation en quelque sorte. De L&#233;nine &#224; Staline, n'existe qu'un seul processus. Le stalinisme n'est plus alors que le stade supr&#234;me de la r&#233;volution russe, avant de devenir, pour Furet, le stade supr&#234;me du communisme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Que les principes d'organisation du parti bolchevik, la conception l&#233;niniste de la conqu&#234;te et de l'exercice du pouvoir aient pu &lt;i&gt;favoriser &lt;/i&gt;le triomphe de la bureaucratie, nul ne peut s&#233;rieusement le r&#233;cuser sans un examen s&#233;rieux. Que les mesures d'exception adopt&#233;es sous L&#233;nine soient loin d'avoir &#233;t&#233; toutes indiscutables, c'est d'autant plus clair que des communistes (et non des moindres) les ont discut&#233;es et combattues : il suffit de penser &#224; Rosa Luxembourg ou &#224; &#171; l'Opposition ouvri&#232;re &#187;. Que ces mesures aient jet&#233; les bases du pouvoir de Staline qui en d&#233;tourne &#224; son profit les effets, c'est une &#233;vidence. Rien n'est alors plus ais&#233; que de r&#233;soudre d'un mot qui amalgame l'intention et la fonction, la finalit&#233; et la contre-finalit&#233;, l'&#233;nigme des rapports entre L&#233;nine et Staline : L&#233;nine a pr&#233;par&#233; Staline. De cette v&#233;rit&#233; incontestable, mais partielle, on fera une le&#231;on mutil&#233;e et st&#233;rile, quand ce n'est pas un pur truisme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une le&#231;on mutil&#233;e : un effort de compr&#233;hension historique, attentif aux tensions de l'histoire et de l'action, tenterait de saisir le jeu des finalit&#233;s et des contre-finalit&#233;s, des intentions et des conditions, au lieu de loger l'origine des d&#233;faites et des d&#233;sastres dans les passions et les id&#233;es, suffisamment simplifi&#233;es pour qu'elles paraissent simplistes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une le&#231;on st&#233;rile : une tentative de bilan strat&#233;gique, &#233;conome en justification par les circonstances, s'efforcerait, de montrer comment les bolcheviks sont venus s'&#233;craser contre un mur qu'ils avaient pour une part construit de leurs mains, mais en examinant avec pr&#233;cision de quelles pierres il fut b&#226;ti.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais Furet n'en a cure : une compr&#233;hension historique sans nuance dispense d'embl&#233;e de tout bilan strat&#233;gique sans complaisance. Il lui suffit que la R&#233;volution russe soit une et indivisible. Pourtant, quelle que soit l'hypoth&#232;se retenue - que la victoire de Staline consacre une d&#233;faite de la r&#233;volution consomm&#233;e avant 1929 ou que ce soit avec cette victoire que l'URSS vive une contre-r&#233;volution - l'unit&#233; de la R&#233;volution russe est un mythe r&#233;trospectif : un simple d&#233;calque du mythe propag&#233; par ses fossoyeurs - Staline et les siens&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb9&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Furet, qui n'en est pas &#224; une contradiction pr&#232;s, n'h&#233;site pas &#224; affirmer (&#8230;)&#034; id=&#034;nh9&#034;&gt;9&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce mythe ne suffit pas &#224; d&#233;figurer les analyses que Furet consacre aux illusions contemporaines du stalinisme (...). Pourtant, avant d'en parcourir les formes post&#233;rieures &#224; 1932, Furet nous propose une histoire compar&#233;e des fr&#232;res ennemis : &lt;i&gt;&#171; Communisme et fascisme &#187;&lt;/i&gt; (chapitre 6). La raison en est simple : l'illusion communiste ne r&#233;v&#233;lerait sa v&#233;rit&#233; que dans le miroir tendu par le fascisme et le nazisme&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb10&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Il s'agit ici du centre de l' &#171; interpr&#233;tation &#187; : il m&#233;riterait un examen (&#8230;)&#034; id=&#034;nh10&#034;&gt;10&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
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&lt;p&gt;Pour conduire son analyse, Furet prend deux pr&#233;cautions qui suffisent &#224; distinguer son essai d'un simple pr&#234;t-&#224;-porter id&#233;ologique : penser le totalitarisme sans abuser du concept ; penser le rapport entre les r&#233;gimes totalitaires sans simplifier les causes. (...)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais l'objectif de la d&#233;monstration emporte, comme f&#233;tus de paille, toutes les consid&#233;rations de m&#233;thode.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ainsi en va-t-il, tout d'abord, de &lt;i&gt;la comparaison&lt;/i&gt;. Ce qui est en question, pour Furet, c'est &lt;i&gt;&#171; la comparabilit&#233; entre r&#233;gimes communistes et r&#233;gimes fascistes du point de vue de la d&#233;mocratie lib&#233;rale &#187;&lt;/i&gt; (p. 217). Ce point de vue n'est pas ill&#233;gitime - toute comparaison peut &#234;tre f&#233;conde - mais ce n'est &#233;videmment pas le seul. Il n'est m&#234;me pas s&#251;r que le promontoire nous d&#233;couvre une vue imprenable, surtout quand le point de d&#233;part de la comparaison est identique &#224; son point d'arriv&#233;e : c'est parce que la d&#233;mocratie lib&#233;rale est la v&#233;rit&#233; de l'histoire qu'elle est la pierre de touche de toute comparaison ; c'est parce que la d&#233;mocratie lib&#233;rale est le sel (voire le sens) de l'histoire, que ses adversaires sont comparables au point d'&#234;tre jusqu'&#224; un certain point identiques. En effet : &lt;i&gt;&#171; Au lieu d'&#234;tre une exploration du futur, l'exp&#233;rience sovi&#233;tique constitue l'une des grandes r&#233;actions antilib&#233;rales et antid&#233;mocratiques de l'histoire europ&#233;enne, l'autre &#233;tant bien s&#251;r celle du fascisme, sous ses diff&#233;rentes formes. &#187;&lt;/i&gt; (p. 13). Pour pouvoir soutenir que fascisme et communisme sont deux r&#233;volutions, mais r&#233;actionnaires, il faut montrer que ce sont deux r&#233;volutions - et que l'exp&#233;rience sovi&#233;tique est une et indivisible : une m&#234;me r&#233;volution. L'argument qui permet de gager l'unit&#233; de l'illusion communiste sur la continuit&#233; de l'histoire de l'URSS sert une seconde fois : il est n&#233;cessaire d'&#233;tablir qu'il n'existe qu'un seul communisme, identique de nature entre L&#233;nine et Staline, avant de r&#233;duire &#224; l'unit&#233; essentielle le communisme et le fascisme. Comment r&#233;duire fascisme et communisme &#224; leur essence antilib&#233;rale, et l'id&#233;e communiste &#224; son essence r&#233;actionnaire ? En se donnant dans les termes m&#234;mes de la comparaison, la conclusion que l'on attend d'elle (...)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Que vaut alors l'&lt;i&gt;explication&lt;/i&gt; ? Comment expliquer cette communaut&#233; d'essence ? En lui taillant une causalit&#233; sur mesure.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Premi&#232;re op&#233;ration : l'&#233;viction du social, pulv&#233;ris&#233; avant d'&#234;tre balay&#233;. Furet commence par &#233;vacuer toute tentative d'explication par la structure des rapports sociaux ou par leur d&#233;structuration : la soci&#233;t&#233; est atomis&#233;e (parce qu'elle se d&#233;finirait par cette atomisation) et sa dynamique est r&#233;duite au jeu des passions. Que la soci&#233;t&#233; finisse par n'exister qu'&#224; travers les passions que suscite la fragilit&#233; constitutive de la domination bourgeoise, c'est ce dont nous avons d&#233;j&#224; pris la mesure. Que la politique elle-m&#234;me devienne la proie de ces passions, c'est ce que suffit &#224; &#233;tablir leur r&#244;le dans les catastrophes totalitaires. Mais de proche en proche, les rapports de classes et les rapports de force se dissolvent : puisque le politique ne s'explique pas par le social, le politique devient un principe d'explication autonome. Dans cette histoire sans soubassement, la causalit&#233; est en &#233;tat d'apesanteur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Deuxi&#232;me op&#233;ration : la promotion de la contingence. Pour Furet, bolchevisme et fascisme sont enti&#232;rement &#233;lucidables &#224; partir de deux accidents : une guerre accidentelle et des personnages exceptionnels. Premi&#232;re cause invoqu&#233;e : la guerre de 14-18, qui a boulevers&#233; les r&#232;gles du jeu d&#233;mocratique. &lt;i&gt;&#171; Bolchevisme et fascisme se suivent, s'engendrent, s'imitent et se combattent, mais auparavant ils naissent du m&#234;me sol, la guerre ils sont enfants de la m&#234;me histoire &#187;&lt;/i&gt;. (p. 197). La guerre 14-18 r&#233;v&#232;le alors son &#233;trange pouvoir d'explication : &#233;v&#233;nement inexplicable, il porte &#224; lui seul tout le poids de la causalit&#233;, strictement mesurable &#224; l'ampleur de ses cons&#233;quences. Seconde cause invoqu&#233;e : les incarnations individuelles de la passion. &lt;i&gt;&#171; Bolchevisme et fascisme en tant que vastes passions collectives, ont trouv&#233; &#224; s'incarner dans des personnages, h&#233;las, exceptionnels : c'est l'autre versant de l'histoire du XXe si&#232;cle, et ce qu'elle a eu d'accidentel, qui s'est joint &#224; ce qu'elle avait par avance de r&#233;volutionnaire &#187;&lt;/i&gt; (p. 199). Apr&#232;s avoir d&#233;lest&#233; l'histoire du poids des causalit&#233;s &#233;conomiques et sociales - du poids des antagonismes sociaux -, et r&#233;duit les &#233;v&#233;nements historiques &#224; des al&#233;as m&#233;t&#233;orologiques, il ne reste plus &#224; Furet qu'&#224; faire sa place &#224; la volont&#233; individuelle des grands monstres : L&#233;nine et Mussolini, Staline et Hitler.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quel est le gain th&#233;orique de cette version complexe de l'histoire oppos&#233;e &#224; ses versions simplistes ? Le fascisme et le stalinisme s'expliquent l'un par l'autre, parce qu'ils s'expliquent tous deux par la guerre. Qu'est devenue la d&#233;mocratie lib&#233;rale ? Elle n'explique rien puisqu'elle est l'otage des deux autres. Furet a pris des pr&#233;cautions, mais c'est pour r&#233;pondre &#224; une question qu'il ne pose pas directement, mais qu'il se pose constamment : comment contourner l'explication par le capitalisme, les contradictions de la soci&#233;t&#233; bourgeoise, la division de la soci&#233;t&#233; en classes, les mystifications de la d&#233;mocratie lib&#233;rale ? La r&#233;ponse est cependant limpide : Furet se borne &#224; proposer &lt;i&gt;&#171; la voie classique de l'historien : l'inventaire des id&#233;es, des volont&#233;s et des circonstances &#187;&lt;/i&gt;. D'embl&#233;e, cette voie royale, parce qu'elle se d&#233;tourne &#224; la fois des origines et des structures pour ne retenir que des causes &#233;v&#233;nementielles, se transforme en chemin de traverse. Et si l'inventaire est, comme il se doit, s&#233;lectif, ce n'est pas par manque de place mais par principe : Furet filtre l'histoire comme on trie des lentilles.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le syst&#232;me explicatif lui-m&#234;me est tron&#231;onn&#233; &#224; la racine. Alors que le totalitarisme n'est pas dissociable d'origines &#224; longue distance qui insistent dans le sous-sol de notre histoire, Furet tente d&#233;sesp&#233;r&#233;ment de l'expliquer par des causes &#224; courte port&#233;e&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb11&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Sans doute Hannah Arendt qui a su ma&#238;triser la distinction entre origines et (&#8230;)&#034; id=&#034;nh11&#034;&gt;11&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Alors que le totalitarisme n'est intelligible qu'inscrit dans la longue dur&#233;e, Furet puise largement dans le r&#233;servoir des usages id&#233;ologiques des temporalit&#233;s en histoire, pour le nouer &#224; l'accident : la guerre. Sans doute l'explication par l'imp&#233;rialisme, surtout quand elle est r&#233;duite &#224; un slogan, n'&#233;claire-t-elle qu'un versant de l'histoire, mais il ne suffit pas de la mentionner si c'est pour l'oublier aussit&#244;t. Alors que le totalitarisme porte &#224; leur paroxysme les paradoxes de la rationalit&#233; qui accompagnent le mariage des Lumi&#232;res et de la domination bourgeoise, Furet ne veut conna&#238;tre que les aventures du fanatisme. Sans doute, Horkheimer et Adorno ont-ils donn&#233; un tour fatal &#224; la perspective d'un avenir totalitaire de la raison, mais ils ne se sont pas laiss&#233;s berc&#233;s par la comptine d'une perversion accidentelle. Alors que le totalitarisme porte &#224; l'incandescence des techniques de domination exp&#233;riment&#233;es par la d&#233;mocratie lib&#233;rale, Furet n'en veut rien savoir. Sans doute Foucault qui n'a que partiellement explor&#233; le domaine (bien qu'il forme un arri&#232;re-plan constant de sa r&#233;flexion) est-il conduit &#224; relativiser &#224; l'exc&#232;s la sp&#233;cificit&#233; du totalitarisme, mais sa le&#231;on m&#233;rite mieux qu'un oubli d&#233;sinvolte.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; (...) Ainsi l'histoire lib&#233;rale ne devient interpr&#233;tative qu'&#224; condition de renoncer &#224; &#234;tre explicative. Encore cette histoire interpr&#233;tative est-elle rigoureusement r&#233;trospective - notariale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Henri Maler&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La suite : &lt;a href=&#034;http://www.henri-maler.fr/Du-passe-faisons-table-rase-L-autopsie-du-communisme-selon-Francois-Furet-2.html&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;&lt;strong&gt;II. Une histoire notariale&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Source &lt;/strong&gt; : &#171; Du pass&#233; faisons table rase ? L'autopsie du communisme selon Fran&#231;ois Furet &#187;, Revue &lt;i&gt;M, (&lt;/i&gt;mensuel, marxisme, mouvement), n&#176;80-81, janvier-f&#233;vrier 1996, pp. 7-15.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour une analyse compl&#232;te, lire : Denis Berger et Henri Maler, &lt;i&gt;Une certaine id&#233;e du communisme. R&#233;pliques &#224; Fran&#231;ois Furet&lt;/i&gt;, &#201;d. du F&#233;lin, 1996. L'ouvrage est malheureusement &#233;puis&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_12 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://henri-maler.fr/local/cache-vignettes/L304xH477/un_certaine_idee_du_communisme-3-59218.jpg?1726258864' width='304' height='477' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Calmann L&#233;vy/Robert Laffont, 1995. C'est &#224; cette premi&#232;re &#233;dition qu'il est fait ici r&#233;f&#233;rence.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;2&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&#171; Il peut avoir l'esprit faux, il n'a jamais l'esprit court &#187; : c'est Furet qui parle, non de lui-m&#234;me, il est vrai, mais de Marx... (&lt;i&gt;Marx et la r&#233;volution fran&#231;aise&lt;/i&gt;, Flammarion, 1986, p. 107). Les lignes qui suivent ne sont que des extraits d'un ouvrage en cours de pr&#233;paration, r&#233;dig&#233; en collaboration avec Denis Berger.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;3&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Nous nous permettons de renvoyer sur ce point &#224; notre &#171; essai d'interpr&#233;tation &#187; : &lt;i&gt;Convoiter l'impossible. L'utopie avec Marx, malgr&#233; Marx&lt;/i&gt;, Albin Michel, octobre 1995.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;4&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;C'est &#224; Rousseau et &#224; Tocqueville en effet que Furet se r&#233;f&#232;re. &#192; Tocqueville, d'abord, car ce dernier ne cesse de souligner que &#171; dans la confusion de toutes les classes, chacun esp&#232;re para&#238;tre ce qu'il n'est pas &#187; (&lt;i&gt;De la D&#233;mocratie en Am&#233;rique&lt;/i&gt;, Garnier-Flammarion, t.2 p. 64) et d'&#233;voquer la passion de la distinction qui anime les hommes des soci&#233;t&#233;s d&#233;mocratiques (t.2 pp. 268, 281-282), ainsi que le r&#244;le de l'ambition (p. 299 sq.). &#192; Rousseau, ensuite, du moins celui du second &lt;i&gt;Discours&lt;/i&gt; pr&#233;cise Furet qui n'a garde d'oublier que l'auteur du &lt;i&gt;Contrat social&lt;/i&gt; devrait &#234;tre tenu pour responsable de l'id&#233;ologie de la Terreur. Mais Rousseau attribue &#224; l'in&#233;galit&#233; la passion de se distinguer que Tocqueville attribue &#224; l'&#233;galit&#233;...&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb5&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh5&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 5&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;5&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Le th&#232;me revient sans cesse : pp. 20, 24, 29, 31, 36, 55, etc.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb6&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh6&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 6&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;6&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Tocqueville, une fois encore n'est pas tr&#232;s loin, pour qui de l'&#233;galit&#233; des conditions na&#238;t l'amour de l'&#233;galit&#233; ou passion de l'&#233;galit&#233; (&lt;i&gt;op.cit&lt;/i&gt;., t.2, pp. 119, 122), par nature insatiable : &#171; ...le d&#233;sir de l'&#233;galit&#233; devient toujours plus insatiable &#224; mesure que l'&#233;galit&#233; est plus grande &#187; (&lt;i&gt;op.cit&lt;/i&gt;., t.2, p. 174). D&#233;sir d&#233;multipli&#233; par la r&#233;volution. En effet : &#171; La d&#233;mocratie porte les hommes &#224; ne pas se rapprocher de leurs semblables ; les r&#233;volutions d&#233;mocratiques les disposent &#224; se fuir et perp&#233;tuent au sein de l'&#233;galit&#233; la haine que l'in&#233;galit&#233; a fait na&#238;tre &#187; (&lt;i&gt;op.cit&lt;/i&gt;., t.2, p. 130).&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb7&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh7&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 7&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;7&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;F. Furet et D. Richet, &lt;i&gt;La R&#233;volution fran&#231;aise&lt;/i&gt; (1965), Nouvelles Editions Marabout, p. 210.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb8&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh8&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 8&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;8&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Mais quand il s'agit des illusionn&#233;s de cette esp&#232;ce, Furet dispose d'une explication ad hoc : &#171; cet aveuglement a d'ailleurs un fondement plus profond que le simple attachement &#224; une tradition : c'est l'incapacit&#233; &#224; jauger et &#224; juger l'in&#233;dit &#187; (p. 178).&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb9&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh9&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 9&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;9&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Furet, qui n'en est pas &#224; une contradiction pr&#232;s, n'h&#233;site pas &#224; affirmer que la R&#233;volution Russe est termin&#233;e en 1920-1921 (pp. 118, 123, 156). Et l'on peut - bien que les opposants communistes au stalinisme en d&#233;battent encore - lui donner raison quand il fait co&#239;ncider avec la r&#233;pression de la r&#233;volte de Cronstadt la d&#233;faite de la R&#233;volution. Quel sens faut-il alors donner &#224; ce qui lui succ&#232;de ? Car &#224; cette premi&#232;re mort de la R&#233;volution russe succ&#232;de au moins une seconde : &#171; le premier bolchevisme est mort avec la victoire de Staline (...). La r&#233;volution est morte &#187;. Deux d&#233;c&#232;s pour une m&#234;me r&#233;volution, sans parler de l'effondrement final, cela en fait au moins un de trop.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb10&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh10&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 10&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;10&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Il s'agit ici du centre de l' &#171; interpr&#233;tation &#187; : il m&#233;riterait un examen d'une toute autre ampleur que celui qui n'est ici qu'esquiss&#233;...&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb11&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh11&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 11&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;11&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Sans doute Hannah Arendt qui a su ma&#238;triser la distinction entre origines et causes (comme le reconna&#238;t Furet, &#224; la page 496), n'a-t-elle explor&#233;, inscrites dans l'imp&#233;rialisme et l'antis&#233;mitisme, que les origines du r&#233;gime nazi (comme le note Furet, &#224; la page 498), mais elle n'a pas tent&#233; (comme Furet l'invite apr&#232;s coup &#224; le faire, &#224; la m&#234;me page) de les dissoudre pour faciliter la comparaison avec le r&#233;gime stalinien.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Du pass&#233; faisons table rase ? L'autopsie du communisme, selon Fran&#231;ois Furet (2)</title>
		<link>https://henri-maler.fr/Du-passe-faisons-table-rase-L-autopsie-du-communisme-selon-Francois-Furet-2.html</link>
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		<dc:date>2016-03-10T10:54:23Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Henri Maler</dc:creator>


		<dc:subject>Lectures</dc:subject>
		<dc:subject>Fran&#231;ois Furet</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;R&#233;pliques &#224; son essai : &lt;i&gt;Le pass&#233; d'une illusion. Essai sur l'id&#233;e communiste au XXe si&#232;cle &lt;/i&gt;(1995). Deuxi&#232;me partie : Une histoire notariale.&lt;/p&gt;

-
&lt;a href="https://henri-maler.fr/-Marx-communisme-utopie-.html" rel="directory"&gt;Marx, communisme, utopie&lt;/a&gt;

/ 
&lt;a href="https://henri-maler.fr/+-Lectures-+.html" rel="tag"&gt;Lectures&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://henri-maler.fr/+-Francois-Furet-+.html" rel="tag"&gt;Fran&#231;ois Furet&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://henri-maler.fr/local/cache-vignettes/L92xH150/arton33-b4cff.jpg?1726251037' class='spip_logo spip_logo_right' width='92' height='150' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;L'essai de Fran&#231;ois Furet,&lt;i&gt; Le pass&#233; d'une illusion. Essai sur l'id&#233;e communiste au XXe si&#232;cle&lt;/i&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Calmann L&#233;vy/Robert Laffont, 1995. C'est &#224; cette premi&#232;re &#233;dition qu'il est (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, a re&#231;u, lors de sa parution en 1995, un accueil &#233;logieux et m&#234;me dithyrambique. Les r&#233;pliques qui suivent, publi&#233;s dans la &#171; Revue &lt;i&gt;M (&lt;/i&gt;mensuel, marxisme, mouvement) &#187; en janvier 1996 sont des extraits d'un ouvrage (aujourd'hui &#233;puis&#233;) qui &#233;tait alors en cours de r&#233;daction : Denis Berger et Henri Maler, &lt;i&gt;Une certaine id&#233;e du communisme. R&#233;pliques &#224; Fran&#231;ois Furet&lt;/i&gt;, &#201;d. du F&#233;lin, 1996. Elles sont reproduites ici en deux parties. &lt;a href=&#034;http://www.henri-maler.fr/Du-passe-faisons-table-rase-L-autopsie-du-communisme-selon-Francois-Furet-1.html&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;I. Une histoire lib&#233;rale&lt;/a&gt; et, ci-dessous : II. Une histoire notariale.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;/br&gt;
&lt;center&gt;&lt;strong&gt;L'autopsie du communisme, selon Fran&#231;ois Furet&lt;/strong&gt;&lt;/center&gt;&lt;center&gt;&lt;strong&gt;II. Une histoire notariale&lt;/strong&gt;&lt;/center&gt;
&lt;/br&gt;
&lt;p&gt;L'historien intervient au moment de tourner la page, quand la page est d&#233;j&#224; tourn&#233;e, pour nous inviter &#224; tourner la page et nous dire comment la tourner. Furet est devenu le sp&#233;cialiste de cette histoire terminale, consomm&#233;e. Apr&#232;s nous avoir inform&#233;s de la fin de la R&#233;volution fran&#231;aise, il ouvre le livre des obs&#232;ques de l'id&#233;e communiste. Entre temps, il avait dat&#233; de la seconde &#233;lection de Mitterrand, la fin de l'exception fran&#231;aise&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Si Furet proclame la fin de la R&#233;volution fran&#231;aise, ce n'est pas seulement (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-2&#034;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Furet, en bon historien, a pris son temps pour &#233;riger le tribunal de l'histoire. Mais la sentence est enfin tomb&#233;e : de l'exp&#233;rience sovi&#233;tique, il ne reste rien.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'historien ne peut fonder sa l&#233;gitimit&#233; que sur l'histoire r&#233;volue : il lui faut donc, question d'urgence m&#233;thodologique, clore l'histoire pour entreprendre de l'&#233;crire ; et, question d'opportunit&#233; politique, interpr&#233;ter l'histoire pour tenter de la clore : la chouette de Minerve n'est plus philosophe mais historienne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La guerre froide est finie, mais Furet r&#233;clame &#224; sa fa&#231;on le remboursement de l'emprunt russe. L'effondrement du communisme stalinis&#233; est, pour quelque temps encore, une aubaine : il permet d'envelopper dans un m&#234;me discr&#233;dit le d&#233;sastre du stalinisme, la critique du capitalisme et l'horizon du communisme. Mais les b&#233;n&#233;fices cumul&#233;s que l'historien lib&#233;ral tente d'encaisser &#224; l'occasion d'une conjoncture historique favorable menacent, s'ils sont imprudemment r&#233;investis, d'&#234;tre engloutis au prochain crash historique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La pr&#233;face de l'ouvrage entonne la ritournelle de la &#171; table rase &#187; ; l'&#233;pilogue la reprend en fin de course. Ce qui est vrai des r&#233;gimes stalinis&#233;s de l'Est-Europe, serait vrai du communisme lui-m&#234;me. Du communisme d'hier, ou de ce qui passait pour tel, &#171; il ne subsiste pas une id&#233;e &#187;. C'est que l'id&#233;e communiste elle-m&#234;me s'est effondr&#233;e. Comme l'id&#233;e s'est incarn&#233;e dans un h&#233;raut qui, pour Furet, en aurait absorb&#233; et proclam&#233; tout le sens, l'effondrement du stalinisme vaut testament du l&#233;ninisme : &lt;i&gt;&#171; L&#233;nine ne laisse pas d'h&#233;ritage &#187;&lt;/i&gt; (p. 12). Le pr&#233;sent, discr&#232;tement magnifi&#233;, a valeur de confirmation testamentaire : &lt;i&gt;&#171; rien d'autre n'est visible dans les d&#233;bris des r&#233;gimes communistes que le r&#233;pertoire familier de la d&#233;mocratie lib&#233;rale &#187;&lt;/i&gt; (p. 13). La conclusion confirme l'introduction : les r&#233;gimes communistes laissent la place &#224; la &lt;i&gt;&#171; panoplie enti&#232;re de la d&#233;mocratie lib&#233;rale &#187;&lt;/i&gt; (p. 571).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si l'&#233;pilogue r&#233;p&#232;te avec d'autres mots la pr&#233;face, c'est que tout l'ouvrage tient dans cette certitude : l'id&#233;e communiste est priv&#233;e de tout recours. Son destin efface son pass&#233;, et l'histoire notariale solde ce pass&#233; pour le priver de tout avenir : &#171; L'id&#233;e d'une autre soci&#233;t&#233; est devenue presque impossible &#224; penser, et d'ailleurs personne n'avance sur le sujet, dans le monde d'aujourd'hui, m&#234;me l'esquisse d'un concept neuf. Nous voici condamn&#233;s &#224; vivre dans le monde o&#249; nous vivons &#187; (p. 572). Si le pass&#233; est enterr&#233; et l'avenir impensable, il ne reste plus qu'&#224; rehausser les couleurs ternies de la r&#233;signation au pr&#233;sent par l'expiation de l'histoire d&#233;funte : posture sagement religieuse, qui permet de rationaliser bien des rages posthumes.&lt;/p&gt;
&lt;center&gt;&lt;strong&gt;***&lt;/strong&gt;&lt;/center&gt;&lt;strong&gt;
&lt;p&gt;&lt;/strong&gt;Notaire du fait accompli, scrupuleux d'authentifier les actes, l'historien r&#233;dige alors les testaments de l'histoire. Employ&#233; aux r&#233;&#233;critures, pench&#233;es tristement sur ses grimoires, il tient le livre de comptes des esp&#233;rances fourvoy&#233;es et le livre de bord des illusions d&#233;funtes. Occup&#233; &#224; refaire le trajet de nos illusions, il ravaude le tissu d&#233;chir&#233; de la v&#233;rit&#233; pour envelopper l'audace de la libert&#233; dans le linceul de l'histoire. La nuit venue, encore impr&#233;gn&#233; des d&#233;sirs de la veille, il r&#234;ve de para&#238;tre au tribunal de l'histoire, non plus comme acteur ou comme instigateur, mais comme jur&#233; ou comme expert. Les b&#226;tisseurs de ruines ont livr&#233; leur pass&#233; aux fouilleurs de d&#233;combres et abandonn&#233; l'avenir &#224; la morne gestion du pr&#233;sent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'histoire en train de se faire n'offre aucun observatoire privil&#233;gi&#233; qui permette de se tenir au centre de la sc&#232;ne, de parcourir le sens des &#233;v&#233;nements, de savoir &#224; coup s&#251;r de quel avenir le pr&#233;sent est charg&#233; et quelle signification l'avenir donnera &#224; ce pr&#233;sent. Par d&#233;finition, l'historien dispose de la distance n&#233;cessaire. Tout d&#233;pend de l'usage qu'il fera de ses atouts. Le privil&#232;ge historien peut n'&#234;tre que la forme savante de la rente et la lucidit&#233; analytique la forme savante de la veulerie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; toute histoire est n&#233;cessaire une but&#233;e qui, arr&#234;tant ne serait-ce que provisoirement l'encha&#238;nement des &#233;v&#233;nements, permet d'en reconstituer la trame. Mais Furet est habit&#233; par une v&#233;ritable passion du d&#233;nouement. S'il est contraint de se placer &#224; la fin de l'histoire, c'est - du moins le croit-il ou affecte-t-il de le croire - par l'histoire elle-m&#234;me. Et &#224; d&#233;faut de s'assurer de l'existence du d&#233;nouement, il faut l'improviser. De l'histoire se faisant, il saute &#224; pieds joints &#224; l'histoire r&#233;volue : aussi peut-il s'&#233;pargner d'avoir &#224; penser les incertitudes et les aventures de l'histoire &#224; faire. De l'histoire &#224; faire, il s'abstrait totalement et l'absorbe dans une histoire immobile. L'histoire de l'historien est alors sans risques et sans restes. L'historien attend son heure - qui est l'heure des bilans. Le moment venu, il tend son hamac, car l'heure des bilans est l'heure de la sieste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Furet fait un r&#234;ve : le r&#234;ve d'une histoire immobile - une histoire refroidie, une histoire canalisable parce qu'elle serait d&#233;cidable avant de s'accomplir - une histoire contenue dans les limites du possible, mais d'un possible r&#233;duit &#224; la morne r&#233;p&#233;tition de l'advenu : un possible qui serait d&#233;cidable avant l'action, pour que l'action n'ait pas, &#224; ses risques et p&#233;rils, &#224; l'&#233;prouver et &#224; le trancher.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'action politique ne conna&#238;t jamais int&#233;gralement ni ses effets ni son sens. Elle est toujours partiellement aveugle aux contre-finalit&#233;s qu'elle suscite. Elle se d&#233;ploie dans l'opacit&#233; du moment actuel et dans le jeu obscur des rapports de forces. Elle ne conna&#238;t que des batailles, perdues ou remport&#233;es, dont la fonction et le sens n'appara&#238;tront qu'&#224; l'issue de la guerre. Elle sait que des retraites tactiques peuvent pr&#233;parer une contre-offensive ou ouvrir la voie &#224; la d&#233;route. Mais elle ne peut conna&#238;tre la place qu'occupe la retraite effectu&#233;e avant terme. Pourtant, quand il s'agit de r&#233;partir l'h&#233;ritage, les comptes qui n'ont pas &#233;t&#233; tenus &#224; jour, peuvent et doivent &#234;tre faits : telle est la &lt;i&gt;seule&lt;/i&gt; fonction que s'assigne l'historien quand il est m&#251; par une passion n&#233;crophage. Alors, dans le r&#233;troviseur de l'histoire notariale, la s&#233;rie des coups de d&#233;s s'organise en destin ; et le temps est venu de solder l'h&#233;ritage, en le redistribuant aux l&#233;gataires : l'historien, repu de connaissances, cr&#233;dite de la plus grande lucidit&#233; le penseur dont les quelques id&#233;es ressemblent le plus au cours de l'histoire ult&#233;rieure ; il distribue des prix et r&#233;partit des palmes, adoube les chevaliers de la morne connaissance et consacre les sacristains de l'id&#233;e plate.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'histoire qui se fait est opaque ; l'histoire qui se solde est translucide. Que les acteurs de l'histoire la parcourent &#224; t&#226;tons ou &#224; grandes enjamb&#233;es, ils explorent le possible les yeux mi-clos, en d&#233;cident et le dessinent sans le conna&#238;tre vraiment. Les spectateurs de l'histoire r&#233;pertorient les causes et les circonstances, refont le possible en sens inverse, th&#233;oriquement &#224; l'endroit et pratiquement &#224; l'envers. Car, pratiquement, toujours dans l'histoire une autre histoire &#233;tait possible. Le possible n'est pas cette ombre du pr&#233;sent, rejet&#233;e dans le pass&#233;e et donn&#233;e pour pr&#233;formation du r&#233;el - ce possible r&#233;trospectif que vise la critique de Bergson. Mais il n'est pas non plus ce fant&#244;me sans &#233;paisseur qui circule parmi les tombes auquel Furet le r&#233;duit. Car Furet ne se berce pas de l'illusion d'une histoire trac&#233;e d'avance ou enti&#232;rement comprise dans ses causes ; il fait une place au possible, mais au possible contingent qu'il ne cesse de confronter &#224; des possibles abstraits. La possibilit&#233; r&#233;elle, mais contrari&#233;e, ne trouve pas gr&#226;ce &#224; ses yeux. Pourtant, &#224; chaque &#233;tape de l'histoire, plusieurs possibilit&#233;s s'ouvrent qui permettraient d'en modifier le cours. Nul savoir, qu'il soit prospectif ou r&#233;trospectif, ne permet de les conna&#238;tre avec certitude. Dans la perspective d'un approfondissement de la d&#233;mocratie sovi&#233;tique, la dissolution de l'Assembl&#233;e constituante pouvait n'&#234;tre qu'un risque ou un &#233;pisode. Le risque &#233;tait mortel, comme l'avait per&#231;u Rosa Luxembourg. Mais il n'&#233;tait inscrit dans nul ciel d&#233;mocratique que cette dissolution devait in&#233;vitablement se retourner contre toute forme de d&#233;mocratie. Dans la perspective d'une extension internationale de la R&#233;volution, la paix de Brest-Litovsk n'&#233;tait qu'un recul temporaire. Il n'&#233;tait inscrit dans aucune conjonction astrale qu'elle servirait de caution &#224; la th&#233;orie du &#171; socialisme dans un seul pays &#187;. Dans la m&#234;me perspective, les retraites temporaires de la R&#233;volution russe ne pr&#233;paraient ni le retour &#224; un capitalisme sauvage ni une collectivisation meurtri&#232;re. C'est l'histoire r&#233;trospective qui fatalise, en substituant le point de vue du spectateur au point de vue de l'acteur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aux al&#233;as de l'histoire ouverte, Furet pr&#233;f&#232;re le spectacle de l'histoire ferm&#233;e. L'historien se retourne vers le pass&#233; pour le clore et l'embaumer, l'enfermer dans ses effets, la refermer sur ses r&#233;sultats. Rien de plus ais&#233; : l'histoire apr&#232;s de longues chevauch&#233;es semble s'immobiliser un moment. Apr&#232;s la po&#233;sie, la prose. La v&#233;rit&#233; du cours des &#233;v&#233;nements semble donn&#233;e par son issue. L'historien positiviste peut alors tracer entre le point de d&#233;part et le point d'arriv&#233;e la ligne droite qui, comme chacun sait, est le plus court chemin. Strat&#232;ge des batailles dont il conna&#238;t l'issue, il fait l'histoire en tentant de la refaire, recense les coups hasardeux, les escapades sans issue, les trag&#233;dies sans raison, les d&#233;tours et les &#171; d&#233;rapages &#187;. Il d&#233;cide du moment o&#249; se sont invers&#233;s les rapports de force, sold&#233;es les possibilit&#233;s, &#233;puis&#233;es les potentialit&#233;s. Il peut dire avec certitude le moment o&#249; les tentatives de forcer le destin devait buter sur lui, se cabrer au lieu de reprendre &#233;lan, succomber au lieu de reprendre vie. Sous le regard r&#233;trospectif de l'historien, la chronologie remplace la strat&#233;gie : l'ordre des &#233;v&#233;nements &#233;puise l'incertitude de leur agencement. L'histoire que son contemporain tenait pour ouverte, trouve dans l'historien le t&#233;moin de sa cl&#244;ture.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'acteur historique qui juge du pr&#233;sent au nom d'un avenir possible s'expose &#224; tous les risques. Le spectateur historien qui juge du pass&#233; au nom du pr&#233;sent n'en court aucun : m&#234;me pas celui d'une v&#233;ritable connaissance. L'histoire devient alors le territoire du scepticisme - ultime r&#233;duit de la sagesse. Car Furet est un sage, dont toute la sagesse tient dans cette maxime d'historien d&#233;sabus&#233; : il est pr&#233;f&#233;rable que les hommes entrent dans l'histoire en abandonnant toute esp&#233;rance. A ce point convergent le r&#234;ve, la sagesse et le d&#233;sespoir de l'historien. Son r&#234;ve : immobiliser l'histoire. Sa sagesse : s'immobiliser au milieu de l'histoire ou en fin de partie. Son d&#233;sespoir : savoir que l'histoire se moque de son r&#234;ve et de sa sagesse.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Car telle est la mal&#233;diction de l'historien : l'histoire ne s'arr&#234;te pas au jugement que l'on porte sur elle. Elle n'en tient m&#234;me aucun compte. Du ch&#339;ur tragique qui ne cesse de d&#233;plorer que l'histoire soit ainsi une d&#233;esse intraitable, &#233;merge alors un r&#233;citant qui ne nous propose, tout compte fait, qu'une nouvelle version de la belle &#226;me : la belle &#226;me historienne. Les trag&#233;dies de l'histoire - ses d&#233;sastres sans nom et sans concept, ses catastrophes r&#233;currentes qui en font une catastrophe en permanence - ne comportent alors que des le&#231;ons dissuasives : s'abstenir de provoquer la col&#232;re qui gronde en permanence dans le vain espoir de l'emp&#234;cher d'&#233;clater. A tous ceux qui seraient tent&#233;s de conjurer la catastrophe au risque de la pr&#233;cipiter, l'histoire conseille de se taire. Et cette histoire dissuasive, qui ne s'adresse qu'&#224; ceux qui la liront, n'est qu'une nouvelle tentative de r&#233;concilier l'intellectuel avec sa fonction, sa classe, son Etat : conseiller du Prince, &#233;claireur du peuple, d&#233;corateur de la domination.&lt;/p&gt;
&lt;center&gt;&lt;strong&gt;***&lt;/strong&gt;&lt;/center&gt;
&lt;p&gt;Histoire comparatiste qui mesure l'histoire et les r&#233;gimes politiques &#224; l'aune de la d&#233;mocratie lib&#233;rale, comme si elle &#233;tait, au-del&#224; du fascisme et du totalitarisme, le seul terme de comparaison possible. Histoire relativiste qui sous couvert de conjurer le d&#233;terminisme monocausal se dissout dans la pure contingence : l'histoire selon Furet vise les trag&#233;dies du si&#232;cle et manque leur caract&#232;re tragique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Furet rep&#232;re quelques paradoxes de l'histoire du XXe si&#232;cle. Mais l'&#233;nonc&#233; des paradoxes qui scandalisent l'intelligence historienne recouvre g&#233;n&#233;ralement l'&#233;vocation des d&#233;sastres qui ont sinistr&#233; des peuples entiers. Ce nivellement n'abolit pas toute hi&#233;rarchie : le discours de Furet sur les paradoxes a son propre centre de gravit&#233;, d&#233;lib&#233;r&#233;ment et unilat&#233;ralement fix&#233;, car son propos n'est pas de montrer comment l'&#233;mancipation a &#233;t&#233; prise en otage, neutralis&#233;e et combattue, parfois jusqu'&#224; l'an&#233;antissement, mais comment la d&#233;mocratie lib&#233;rale fut la cible et la victime principales d'un quasi-complot. C'est pourquoi il privil&#233;gie ses propres h&#233;ros - les opposants lib&#233;raux aux deux monstres du temps : les communistes prisonniers de leur all&#233;geance stalinienne et, surtout, les r&#233;volutionnaires en rupture non seulement avec le fascisme, mais &#233;galement avec le stalinisme, n'ont droit qu'&#224; une lointaine commis&#233;ration.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On pourrait multiplier les exemples, mais l'Espagne est un excellent &#171; observatoire &#187; - pour reprendre un mot que Furet affectionne - pour juger du sens de son essai. Les pages qu'il consacre &#224; la guerre d'Espagne sont parmi les meilleures. Mais, pr&#233;occup&#233; de recenser les bonnes et les mauvaises raisons de la non-intervention des gouvernements d&#233;mocratiques, Furet omet de mentionner le paradoxe central de la trag&#233;die espagnole : en raison m&#234;me de la politique de non-intervention, sans le soutien de l'URSS, la R&#233;publique eut &#233;t&#233; imm&#233;diatement vaincue, &#224; cause de l'intervention de l'URSS, elle &#233;tait in&#233;vitablement perdante. Le poids d&#233;sastreux de l'URSS en Espagne a &#233;t&#233; proportionn&#233; &#224; celui des d&#233;robades des gouvernements d&#233;mocratiques qui ont laiss&#233; le champ libre &#224; une politique stalinienne que Furet r&#233;sume par ailleurs fort bien. Mais Furet se borne &#224; imaginer une politique de non-intervention qui aurait consist&#233; &#224; imposer &#224; l'URSS de ne pas intervenir. Dans un ouvrage enti&#232;rement d&#233;di&#233; &#224; l'impossibilit&#233; d'&#234;tre communiste sans &#234;tre stalinien, Furet n'a pas grand-chose &#224; nous dire de l'isolement tragique des r&#233;volutionnaires espagnols que les d&#233;mocraties lib&#233;rales, par principe, ne pouvaient soutenir, et que Staline, par principe, devait contribuer &#224; an&#233;antir. Le silence de Furet, sur ce point au moins, &#233;pouse les succ&#232;s du stalinisme : non par d&#233;faut de probit&#233;, mais par choix politique - parce que le m&#233;moire d'un lib&#233;ral ne peut rendre justice aux combats des r&#233;volutionnaires&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Entre Fran&#231;ois Furet et Ken Loach (Land and Freedom), il faut choisir...&#034; id=&#034;nh2-3&#034;&gt;3&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Furet d&#233;crit avec &#233;loquence le paradoxe d'un antifascisme qui dispense de s'interroger sur nature du r&#233;gime stalinien et interdit de le combattre, du moins frontalement. Mais Furet ne veut conna&#238;tre que l'isolement de l'anticommunisme lib&#233;ral, en tenant pour n&#233;gligeable l'importance, ne serait-ce que morale, de l'antistalinisme r&#233;volutionnaire. Et dans le m&#234;me esprit il ne peut ni ne veut conc&#233;der, parmi les ironies tragiques et grima&#231;antes du si&#232;cle, aucune place &#224; celle-ci : les crises du capitalisme et de la d&#233;mocratie parlementaire ont commenc&#233; par l&#233;gitimer le stalinisme, avant que l'effondrement du stalinisme ne vienne l&#233;gitimer le capitalisme et la d&#233;mocratie parlementaire. Furet d&#233;crit le premier acte quand il montre comment, apr&#232;s la crise de 29, l'URSS tire son prestige de l'illusion d'une soci&#233;t&#233; qui aurait conjur&#233; les crises du capitalisme gr&#226;ce aux prodiges de la planification et comment ces prodiges permettent au r&#233;gime stalinien de dissimuler ses crimes. Mais Furet nous propose du dernier acte une version aseptis&#233;e : il tient, sans retenue, l'illusion d'une virginit&#233; retrouv&#233;e du capitalisme, pour un heureux d&#233;nouement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De quelque fa&#231;on que l'on triture l'histoire, les faits sont l&#224; : &#171; l'antifascisme &#187; partag&#233; entre d&#233;mocrates et staliniens a sans nul doute aveugl&#233; sur la nature de l'URSS et lui a servi de caution ; mais il est ind&#233;niable que l'URSS a puissamment contribu&#233; &#224; la d&#233;faite d'Hitler. De quelque fa&#231;on que l'on interpr&#232;te la d&#233;mocratie lib&#233;rale, les faits s'ent&#234;tent : c'est l'existence d'un mouvement ouvrier stalinis&#233; et d'un Etat totalitaire qui a pouss&#233; les Etats d&#233;mocratiques &#224; adopter enfin le suffrage universel en l'&#233;tendant aux femmes, &#224; faire figurer les droits sociaux au nombre des droits de l'homme, &#224; accepter, de gr&#233; ou de force, la d&#233;colonisation, malgr&#233; la &#171; guerre froide &#187;, et &#224; cause d'elle. Ces arguments suffisent &#224; ceux qui s'obstinent &#224; voir dans le stalinisme des aspects positifs qui interdiraient de noircir le bilan : cette histoire pieuse et scandaleuse, ballott&#233;e entre les &#171; bilans globalement positifs &#187; et &#171; les r&#233;sultats positifs malgr&#233; tout &#187;, n'est pas la n&#244;tre. Le XXe si&#232;cle est bien un si&#232;cle de trag&#233;dies parce qu'il est un si&#232;cle de paradoxes : un si&#232;cle o&#249; toute d&#233;faite du stalinisme menace de se transformer en d&#233;faite du prol&#233;tariat ; un si&#232;cle o&#249; la victoire sur le nazisme d&#233;pend de la victoire du stalinisme. Un si&#232;cle o&#249; le stalinisme parvient &#224; endetter ses adversaires en leur pr&#234;tant parfois main forte ; &#224; soutenir les mouvements de lib&#233;ration nationale, alors qu'il tente de d&#233;ployer son expansionnisme &#224; travers eux, avant de les laisser s'enliser. Les paradoxes tragiques sont alors &#224; leur comble : car les dettes de la d&#233;mocratie - lib&#233;rale ou pas - &#224; l'&#233;gard du stalinisme rendent encore plus grima&#231;ant ce qu'il a d'inexpiable.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais ces paradoxes tragiques ne sont rien compar&#233;s &#224; ces trag&#233;dies sans paradoxes que furent les camps d'extermination. Laissons de c&#244;t&#233; les jeux convenus auxquels s'&#233;puisent quelques intellectuels et journalistes qui rivalisent de sensibilit&#233; r&#233;trospective : Furet ne participe gu&#232;re &#224; l'&#233;talage de sensiblerie comm&#233;morative et humanitaire qui tient d&#233;sormais lieu de politique et de penser antitotalitaires. Tenons pour l&#233;gitimes les limites d'un essai dont l'objet n'est nullement de faire face aux difficult&#233;s de penser l'impensable : il reste que Furet aborde les catastrophes du si&#232;cle et qu'il est parfaitement admissible de se demander si son histoire interpr&#233;tative ne contribue pas &#224; les rendre encore plus opaques.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On peut faire cr&#233;dit &#224; Furet d'une interrogation insistante sur les &#233;v&#233;nements qui ne se laissent r&#233;duire &#224; leurs causes ni par leur d&#233;roulement ni par leurs effets. Il esquisse depuis longtemps une pens&#233;e de la d&#233;mesure et de la catastrophe. Il refuse de se laisser rassurer &#224; bon compte par l'histoire providentielle, analytique ou dialectique, qui inscrit les trag&#233;dies parmi les faux-frais du progr&#232;s : ni Condorcet, ni Hegel ; ni Michelet ni Jaur&#232;s. Mais press&#233; d'en d&#233;coudre avec toute tentative de donner un sens au non-sens, il ne nous laisse, pour penser les catastrophes, que des causalit&#233;s d'exception.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le Japon nous en est t&#233;moin, pays des tremblements de terre et des explosions nucl&#233;aires, les cataclysmes naturels et les catastrophes historiques offrent un r&#233;pertoire commode d'analogies et de m&#233;taphores qui naturalisent l'histoire et fatalisent la contingence. Alors prolif&#232;re cette autre fa&#231;on d'acclimater la catastrophe, sans renoncer &#224; exprimer la terreur qu'elle inspire : la r&#233;duire &#224; un accident. Dans cette optique, les accidents se suivent, ils ne se ressemblent pas ; irr&#233;ductibles les uns aux autres, ils sont comparables sans doute, mais sans lien entre eux : &#233;ruptions qui ne sont que des interruptions, in&#233;vitables sans doute, mais d&#233;ductibles de causalit&#233;s qui leur sont particuli&#232;res - impr&#233;visibles comme la rencontre al&#233;atoire de s&#233;ries causales ind&#233;pendantes. Des catastrophes se succ&#232;dent sans &#234;tre, d'aucun point de vue, la r&#233;p&#233;tition d'une m&#234;me catastrophe. Pourtant - comparaison pour comparaison - si la catastrophe historique &#224; quelque parent&#233; avec le cataclysme naturel, c'est parce qu'ils ne sont pas intelligibles sans faire r&#233;f&#233;rence au sol qui les fait na&#238;tre, non pas &#224; la fa&#231;on de causes engendrant n&#233;cessairement leurs effets, mais &#224; celles des conditions pr&#233;parant sourdement leurs cons&#233;quences.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; sa fa&#231;on, Furet tente bien de rep&#233;rer des liaisons et d'offrir des comparaisons, mais il en borde si bien le cadre que l'incendie - accidentel - ne se propage qu'entre deux foyers : fascismes et stalinisme. Il suffit alors de recourir au courage d'un pompier lib&#233;ral pour en &#233;teindre les derniers brasiers. A sa fa&#231;on, Furet n'ignore pas que les d&#233;sastres historiques naissent d'un sol d&#233;termin&#233;, mais il en lime si bien les asp&#233;rit&#233;s, que la catastrophe n'est plus qu'un nid-de-poule au d&#233;tour d'une voie qu'il suffirait de mieux goudronner : la d&#233;mocratie lib&#233;rale g&#233;n&#233;ratrice de la passion r&#233;volutionnaire. &#171; Le ventre est encore f&#233;cond &#187;, mais, alors qu'il ne cesse d'enfanter, Furet se console avec quelques intersaisons, et s'ing&#233;nie &#224; croire que &#171; la b&#234;te immonde &#187; est log&#233;e dans un ventre ang&#233;lique.&lt;/p&gt;
&lt;center&gt;&lt;strong&gt;***&lt;/strong&gt;&lt;/center&gt;
&lt;p&gt;L'histoire que nous conte Furet est une longue d&#233;ploration : les acteurs de l'histoire sont d&#233;cid&#233;ment moins lucides que ses juges. Mesur&#233;e au diagnostic de l'histoire r&#233;volue, toute histoire se faisant para&#238;t morbide. A moins que ne soit morbide, le r&#234;ve de l'historien d'abolir l'histoire aventuri&#232;re dans une histoire renti&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La le&#231;on de l'histoire selon Furet est un long soupir de soulagement : aucun avenir ne nous menace. Entre la contre-r&#233;volution tourn&#233;e vers un impossible pass&#233; et la r&#233;volution tourn&#233;e vers un inaccessible avenir ne reste qu'un ind&#233;passable pr&#233;sent : &lt;i&gt;&#171; nous voici condamn&#233;s &#224; vivre dans le monde o&#249; nous vivons &#187;&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sans doute cela ne va-t-il pas sans quelque amertume...Mais l'attachement au pr&#233;sent soulage les consciences convalescentes, hant&#233;es par les cauchemars et inqui&#232;tes de leur retour. Le lib&#233;ral, vaccin&#233; par le pass&#233; contre tout avenir, se cramponne &#224; ce qu'il tient sous la main : le r&#233;pertoire familier et la panoplie enti&#232;re de la d&#233;mocratie lib&#233;rale. Les catastrophes d'hier n'&#233;tant en rien imputable &#224; la bourgeoisie, elle est par avance disculp&#233;e de celles de demain. Go&#251;tons avec Furet, mais bri&#232;vement, ce moment d'extase. Car l'hu&#238;tre lib&#233;rale, attach&#233;e au pr&#233;sent comme &#224; son rocher, craint parfois que la mar&#233;e ne l'emporte : le pr&#233;sent qui a si bien dig&#233;r&#233; les catastrophes dont il est issu est &#224; la merci de nouveaux accidents. Redoutons, mais diff&#233;remment de Furet, ce futur qui est d&#233;j&#224; parmi nous. Car pour gu&#233;rir des blessures de l'histoire et combattre ses monstres, mais sans lui confier aucune esp&#233;rance d'&#233;mancipation, Furet ne nous offre qu'une potion invent&#233;e par ses soins - une potion rare, presque in&#233;dite, quoique lib&#233;rale : le pessimisme b&#233;at.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Henri Maler&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Source : &lt;/strong&gt;&#171; Du pass&#233; faisons table rase ? L'autopsie du communisme selon Fran&#231;ois Furet &#187;, Revue &lt;i&gt;M, (&lt;/i&gt;mensuel, marxisme, mouvement), n&#176;80-81, janvier-f&#233;vrier 1996, pp. 7-15.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour une analyse compl&#232;te, lire : Denis Berger et Henri Maler, &lt;i&gt;Une certaine id&#233;e du communisme. R&#233;pliques &#224; Fran&#231;ois Furet&lt;/i&gt;, &#201;d. du F&#233;lin, 1996. L'ouvrage est malheureusement &#233;puis&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_11 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://henri-maler.fr/local/cache-vignettes/L304xH477/un_certaine_idee_du_communisme-2-67869.jpg?1726258864' width='304' height='477' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb2-1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Calmann L&#233;vy/Robert Laffont, 1995. C'est &#224; cette premi&#232;re &#233;dition qu'il est fait ici r&#233;f&#233;rence.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-2&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-2&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;2&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Si Furet proclame la fin de la R&#233;volution fran&#231;aise, ce n'est pas seulement parce, toutes passions &#233;teintes, le regard froid de l'historien deviendrait enfin possible : c'est aussi parce notre pr&#233;sent serait d&#233;fini par cette extinction. C'est ce que confirme la contribution de Furet - &#171; La France unie &#187; - &#224; l'ouvrage collectif r&#233;dig&#233; en compagnie de Jacques Juillard et Pierre Rosanvallon, &lt;i&gt;La r&#233;publique du centre&lt;/i&gt;, Calmann-L&#233;vy, 1988, r&#233;&#233;d., &#171; Pluriel &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-3&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-3&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;3&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Entre Fran&#231;ois Furet et Ken Loach (&lt;i&gt;Land and Freedom&lt;/i&gt;), il faut choisir...&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
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