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	<title>Convoiter l'impossible</title>
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		<title>Convoiter l'impossible</title>
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		<title>Niuta </title>
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		<dc:date>2025-08-10T12:48:00Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Henri Maler</dc:creator>



		<description>&lt;p&gt;Ma m&#232;re&lt;/p&gt;

-
&lt;a href="https://henri-maler.fr/-Test-8-.html" rel="directory"&gt;Sur ma vie&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://henri-maler.fr/local/cache-vignettes/L110xH150/niuta-cdfa2.jpg?1754830319' class='spip_logo spip_logo_right' width='110' height='150' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Longtemps, tr&#232;s longtemps, c'est par bribes que j'ai appris de ta vie ce qui t'avait men&#233;e jusqu'&#224; moi.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Longtemps, tr&#232;s longtemps, j'ai attendu de mon p&#232;re le r&#233;cit dont il ne m'a livr&#233; que quelques d&#233;tails, arrach&#233;s, un &#224; un et de loin en loin, &#224; son silence. Accablant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans l'appartement de deux pi&#232;ces o&#249; je vivais alors avec lui, rien ne signalait ton existence, pas m&#234;me une photo. Mais mon p&#232;re croyait sans doute me prot&#233;ger de ma douleur, en me prot&#233;geant de la sienne. Ses mots, s'il avait &#233;t&#233; moins parcimonieux, m'auraient &#233;t&#233; plus pr&#233;cieux que les papiers d&#233;class&#233;s que j'ai d&#233;couverts alors que j'avais dix ans quand j'ai trouv&#233;, dans le grenier, une petite valise marron, d&#233;sajust&#233;e, d&#233;sarticul&#233;e. Elle gisait sous un amas de mat&#233;riel &#233;lectrique, t&#233;moin lui aussi de la fin d'une histoire : celle de l'atelier d'artisan que mon p&#232;re avait ouvert avant la guerre. Je n'invente pas la banalit&#233; vraie de cette d&#233;couverte : une petite valise marron perdue dans un grenier, enfermant des imprim&#233;s administratifs et des photographies, des reliquats visibles de ton existence, des auxiliaires potentiels de ma m&#233;moire, des substituts &#224; celle dont j'&#233;tais priv&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce que je n'avais pas appris de la vive voix de mon p&#232;re attendait l&#224;, sans que je le sache. Longtemps, trop longtemps et &#224; plusieurs reprises, j'ai parcouru ces archives sans les lire et entrevu ces photographies sans les regarder. &#192; de rares exceptions pr&#232;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans cette bo&#238;te &#224; souvenirs, reposaient deux exemplaires de la &lt;i&gt;D&#233;p&#234;che du Midi&lt;/i&gt;. Le premier, dat&#233; du 11 juillet 1933, le second dat&#233; du 31 octobre 1951. Entre ces deux dates, l'histoire fran&#231;aise de mes parents. En page 6 du num&#233;ro de juillet 1933, cette annonce : &#171; Universit&#233; de Toulouse. Institut &#233;lectrotechnique de Toulouse. Ont obtenu le dipl&#244;me d'ing&#233;nieur &#233;lectricien de l'Universit&#233; de Toulouse (session juin-juillet 1933) &#187;. Suit une liste et, dans cette liste, un nom : Maler (mention passable). En page 4 du second exemplaire de &lt;i&gt;La D&#233;p&#234;che du Midi&lt;/i&gt;, le r&#233;cit d'un fait divers qui m'a laiss&#233; orphelin. &lt;i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/i&gt;
&lt;p&gt;Plusieurs fois, au fil des ans, j'ai ouvert et referm&#233; la petite valise, d&#233;class&#233; et reclass&#233; les pi&#232;ces de ce dossier qui ne me rappelaient rien d'autre qu'une irr&#233;m&#233;diable absence. En d&#233;pit de quelques secousses vell&#233;itaires, s&#233;par&#233;es par de longues ann&#233;es, je n'ai jamais os&#233; les exhumer vraiment. Je romps aujourd'hui soixante ans d'esquives et de pudeur d&#233;fensives.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En 2014, j'ai d&#233;cid&#233; de me rendre en Pologne, ton pays natal. Et il a fallu les pr&#233;paratifs de ce voyage pour que je m'arr&#234;te vraiment sur les traces d&#233;pos&#233;es dans la bo&#238;te &#224; souvenirs et que ces traces murmurent enfin ce qu'aucun r&#233;cit ne m'avait transmis. C'est alors seulement que j'ai tent&#233; de revenir sur mes souvenirs morcel&#233;s et d&#233;sordonn&#233;s : ces fragments de ma m&#233;moire que le temps avait disjoints. C'est alors seulement que j'ai tent&#233; de classer dans leur ordre chronologique les papiers et les photographies, ces d&#233;pouilles de ton histoire, et d'agencer ainsi une biographie. La voici.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une moindre biographie que je dois au moins &#224; mes enfants : Matthieu et Isabel, n&#233;s de deux mamans diff&#233;rentes. Mes descendants ont en commun une grand-m&#232;re qu'ils n'ont pas connue. Ils m'ont fait comprendre, chacun &#224; sa fa&#231;on, que je devais interrompre la transmission du silence, de mon silence.&lt;/p&gt;
&lt;center&gt; &lt;strong&gt;* * *&lt;/strong&gt; &lt;/center&gt;
&lt;p&gt;Laisse-moi te dire, Niuta, comment je t'ai cherch&#233;e en feuilletant les reliques r&#233;unies dans la petite valise, te faire entendre le bruissement des papiers froiss&#233;s et te montrer ces photos que n'anime pour moi aucun souvenir de toi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si j'en crois la photocopie de la d&#233;claration de ta naissance, enregistr&#233;e par un rabbin, la fille de Chaskiel et Ruchla Szternfinkiel est n&#233;e en 1914 &#224; Lublin, 34 rue Foskal (aujourd'hui rue du 1er mai). Tu te pr&#233;nommes Fradla - pr&#233;nom que j'ai longtemps retenu sans l'avoir jamais prononc&#233; quand j'&#233;tais un tout jeune enfant - Fradla-Serla, pr&#233;cis&#233;ment, si j'en crois l'&#233;tat civil. Parfois, mon p&#232;re, t'appelait par ton surnom : &#171; Niuta &#187;. Je l'adopte d&#233;sormais, sans l'avoir jamais prononc&#233; : tardive intimit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une attestation, obtenue quand Fradla Szternfinkiel est d&#233;j&#224; en France, indique, Niuta, que tu as obtenu le baccalaur&#233;at en 1930 &#224; Lublin. La boite &#224; souvenirs n'a recueilli aucun autre document administratif sur ta scolarit&#233;, avant une nouvelle attestation fournie six ans plus tard : &#226;g&#233;e alors de vingt-deux ans seulement, tu as obtenu, certifi&#233; le 30 juin 1936, un dipl&#244;me de litt&#233;rature &#224; l'Universit&#233; de Varsovie. Le sujet de ton m&#233;moire de licence a pour titre : &#171; Alfred de Vigny, &#339;uvre en prose &#187;. Je d&#233;teste Alfred de Vigny. Mais ce n'est pas sans na&#239;ve fiert&#233; que je me dis : &#171; &lt;i&gt;Peu de femmes alors devaient obtenir, en Pologne, une licence&lt;/i&gt; &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De ta jeunesse polonaise, il ne reste qu'un petit carnet de minuscules photographies que tu as emport&#233;es avec toi ou que tu as peut &#234;tre re&#231;ues apr&#232;s ton d&#233;part de Pologne. Quel est ce lac o&#249;, rieurs, des jeunes gens, agglutin&#233;s sur une barque, posent pour la photo ? Qui sont-ils ? Des &#233;tudiants sans doute. Je me plais &#224; imaginer que l'un d'eux fut le b&#233;n&#233;ficiaire de tes premiers &#233;mois amoureux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un an apr&#232;s avoir obtenu ton dipl&#244;me, tu viens &#224; Paris, munie d'un passeport &#233;tabli le 28 juillet 1937 &#224; Lublin. Le visa, d&#233;livr&#233; de 30 juillet 1937 par le consul de France &#224; Varsovie, stipule : &lt;i&gt;&#171; Visa d&#233;livr&#233; pour un seul voyage en France et retour d&#233;livr&#233; pour l'Exposition internationale de 1937 et ne pouvant &#234;tre ni prolong&#233; ni renouvel&#233; &#187;&lt;/i&gt;. Le document pr&#233;cise &lt;i&gt; : &#171; Le titulaire ne pourra occuper aucun emploi en France &#187;&lt;/i&gt;. Il n'en sera rien et ton passeport sera plusieurs fois renouvel&#233;, avec pour derni&#232;re date de validit&#233; le 15 juillet 1940.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Manifestement, tu n'es pas venue &#224; Paris pour visiter l'Exposition universelle et tu as d&#233;j&#224; song&#233; &#224; prolonger ton s&#233;jour. &#192; peine arriv&#233;e, en ao&#251;t 1937, tu suis des cours de vacances &#224; l'Alliance fran&#231;aise. En septembre, tu t'inscris &#224; l'&#201;cole pratique de langue fran&#231;aise de l'Alliance. Un livret universitaire &#233;tablit ton inscription &#224; la Facult&#233; de lettres de Paris pendant deux ans, en 1937-1938 et 1938-1939, ainsi que la liste des cours que tu as suivis. Tu es alors domicili&#233;e 13, Rue Rollin.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pr&#232;s de quarante ans plus tard, en parcourant, une nouvelle fois, ce livret, je me suis souvenu que cette adresse m'avait frapp&#233; alors que je vivais dans un petit studio, au deuxi&#232;me &#233;tage du 76 rue du Cardinal Lemoine, &#224; deux enjamb&#233;es de la Place de la Contrescarpe. &#192; quelques m&#232;tres pr&#232;s, la porte de l'immeuble o&#249; je logeais faisait face &#224; la rue Rollin. Un jour, je me suis rendu au num&#233;ro 13, m'arr&#234;tant devant la porte et contemplant les fen&#234;tres dans le vain espoir que les lieux me parlent de toi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je n'y avais pas song&#233; alors, mais je t'imagine aujourd'hui quittant ton logement et descendant la rue du Cardinal Lemoine pour te rendre &#224; la Sorbonne. Tu t'engages dans la rue Clovis et, apr&#232;s avoir n&#233;glig&#233; l'entr&#233;e du Lyc&#233;e Henri IV, tu d&#233;bouches sur la place du Panth&#233;on et tu longes la Biblioth&#232;que Sainte Genevi&#232;ve. Par la rue Cujas, tu rejoins la rue Saint Jacques que tu traverses, avant d'emprunter la rue Victor Cousin que tu descends pour atteindre la Place de la Sorbonne. Puis, franchissant le porche de la facult&#233;, tu te rends &#224; tes cours. Au terme d'un trajet qui fut le mien pendant plusieurs ann&#233;es. Sans doute as-tu &#233;t&#233; plus studieuse que je ne le fus moi-m&#234;me et plus s&#233;rieuse que l'&#233;tudiant d&#233;penaill&#233; qui passait plus de temps au caf&#233; de la Sorbonne ou dans les cin&#233;mas du quartier que dans les amphith&#233;&#226;tres. Et peu m'importe si cette complicit&#233; tardive est illusoire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; Paris, tu ne te bornes pas &#224; &#233;tudier la litt&#233;rature fran&#231;aise. En 1938, tu suis les cours de &#171; L'&#201;cole pratique des soins de beaut&#233; &#187;, 19 rue Auber, Paris 9&#232;me. Peut-&#234;tre prenais-tu le m&#233;tro Place Monge directement jusqu'au m&#233;tro Op&#233;ra &#224; proximit&#233; de l'&#201;cole. Tu obtiens le 15 juillet un &#171; Dipl&#244;me de capacit&#233; en massage facial, massage g&#233;n&#233;ral du corps et tous soins esth&#233;tiques &#187; sign&#233; par le Docteur Peytoureau, auteur - je l'ai appris depuis - d'un &lt;i&gt;Manuel de face-massage et de massage capillaire&lt;/i&gt;, publi&#233; en 1936.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Que repr&#233;sentaient pour toi ces soins esth&#233;tiques ? Par quel concours de circonstances as-tu suivi ces enseignements ? Qu'attendais-tu de ton dipl&#244;me ? Qu'il te donne des moyens d'existence ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quelles &#233;taient tes ressources ? Comment vivais-tu ? Quels furent tes amours, s'il y en eut ? Quelle jeune femme &#233;tais-tu, avant que l'histoire ne rende incertaines tes &#233;tudes de litt&#233;rature et frivoles tes apprentissages de soins de beaut&#233; ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;1er septembre 1939, La &lt;i&gt;Wehrmacht&lt;/i&gt; envahit la Pologne. Le 3 septembre, la France d&#233;clare la guerre &#224; l'Allemagne. Et d&#232;s le lendemain, le 4 septembre 1939, comme l'&#233;tablit le document d'adh&#233;sion que j'ai sous les yeux, Fradla-Serla Szternfinkiel, &lt;i&gt;&#171; s'est inscrite comme volontaire dans l'Arm&#233;e Polonaise en France &#187;&lt;/i&gt;, avant m&#234;me qu'un accord conclu entre l'Ambassade de Pologne et le gouvernement fran&#231;ais n'officialise cette arm&#233;e et que les Polonais de France ne la rejoignent massivement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La jeune esth&#233;ticienne que tu es devenue change alors de formation ! Le 19 septembre 1939, la &#171; Croix Rouge Fran&#231;aise - Association des Dames Fran&#231;aises &#187; atteste que Fradla-Serla &lt;i&gt;&#171; a suivi avec assiduit&#233; les cours de soins d'urgence &#187;&lt;/i&gt; et a &#233;t&#233; &lt;i&gt;&#171; nomm&#233;e comme auxiliaire de l'Association des Dames Fran&#231;aises &#187;&lt;/i&gt;. Le 9 f&#233;vrier 1940, la &#171; Croix Rouge Fran&#231;aise &#8211; Union des femmes de France &#187; te d&#233;livre un dipl&#244;me d'auxiliaire &#171; Z &#187; et, &#224; la m&#234;me date un &#171; Dipl&#244;me simple d'infirmi&#232;re &#187;. Tu es alors domicili&#233;e 19 rue Monge.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Qu'as-tu ainsi pr&#233;par&#233; ou accompli ? Une participation &#224; la guerre ? Les documents imprim&#233;s, &#233;videmment, ne le disent pas.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comme ils ne disent pas &#224; quelle assiduit&#233; correspond la carte d'&#233;tudiante qui, &#233;tablie le 19 f&#233;vrier 1940, confirme ton inscription en 1939-1940 &#224; la Facult&#233; de lettre de l'Universit&#233; de Paris. Cette carte est-elle seulement un sauf-conduit, destin&#233; &#224; sauver les apparences ? Cherches-tu, &#224; la fois, &#224; prot&#233;ger ta pr&#233;sence en France et &#224; couvrir d'autres activit&#233;s ? Rien pourtant ne semble d&#233;sarmer ta volont&#233; farouche de poursuivre tes &#233;tudes. C'est sans doute &#224; ta demande que Ruchla, ta m&#232;re, fait &#233;tablir par un notaire de Lublin une attestation, sign&#233;e le 26 mars 1940, de conformit&#233; &#224; l'original d'une copie de ton dipl&#244;me de Licence de litt&#233;rature obtenu en Pologne. Et c'est &#224; Toulouse que, le 4 d&#233;cembre 1940, l'Office polonais de cette ville certifie la traduction en fran&#231;ais de cette attestation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Entre-temps, tu as quitt&#233; Paris.&lt;/p&gt;
&lt;center&gt; &lt;strong&gt;* * *&lt;/strong&gt; &lt;/center&gt;
&lt;p&gt;Le 14 juin 1940, les Allemands sont entr&#233;s dans la capitale. Quatre jours plus tard, le 18 juin, c'est le consulat de Pologne &#224; Toulouse qui valide la prolongation de ton passeport pour un an. Ainsi, tu as quitt&#233; Paris avant m&#234;me que ne soit institu&#233;e la &#171; Zone libre &#187; par la convention d'armistice sign&#233;e le 22 juin 1940. Sur les raisons et les conditions de ton d&#233;part pr&#233;cipit&#233; et de ton arriv&#233;e &#224; Toulouse, les documents se taisent. Mais le 20 ao&#251;t 1940, sur un papier &#224; en-t&#234;te du Minist&#232;re des communications &#187;, le receveur des PTT d&#233;livre &#224; Szternfinkiel Fradla, &lt;i&gt;&#171; &#233;vacu&#233;&lt;/i&gt; (sic) &lt;i&gt;de Paris 5e &#187;&lt;/i&gt;, un re&#231;u de &lt;i&gt;&#171; 3 fiches A portant l'indication de son nouveau domicile &#187;&lt;/i&gt;, qui n'est pas mentionn&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quatre mois plus tard, le 23 d&#233;cembre 1940, sign&#233;e de ta main, une d&#233;claration sur l'honneur d'obtention du baccalaur&#233;at en 1930 est enregistr&#233;e par l'Office Polonais de Toulouse, celui-l&#224; m&#234;me qui, le 4 d&#233;cembre, a certifi&#233; la traduction de l'attestation notariale de ton dipl&#244;me de Licence. C'est sans doute munie de ces attestations que tu reprends rapidement tes &#233;tudes en t'inscrivant aux &lt;i&gt;&#171; Cours sup&#233;rieur&lt;/i&gt; (sic) &lt;i&gt;r&#233;serv&#233;s aux &#233;tudiants &#233;trangers &#187;&lt;/i&gt; durant le 1er semestre 1941-1942. Bilan : le 19 juin 1942, tu obtiens un &#171; Dipl&#244;me pour l'enseignement du fran&#231;ais &#224; l'&#233;tranger &#187;, d&#233;livr&#233; par l' &#171; Institut normal d'&#233;tudes fran&#231;aises &#187; de la Facult&#233; des lettres de l'Universit&#233; de Toulouse.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Jusque-l&#224;, tu as &#233;chapp&#233; &#224; la &#171; Loi relative aux ressortissants &#233;trangers de race juive &#187;, promulgu&#233;e le 3 octobre 1940, qui pr&#233;voyait leur recensement et leur internement, alors que, pendant ces m&#234;mes ann&#233;es, les juifs de Pologne, plus encore que les juifs en France, &#233;prouvent la fureur nazie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mars 1941 : les Allemands regroupent les juifs de Lublin dans un ghetto. L'as-tu appris ? Et si oui, comment ? Quelles nouvelles te sont parvenues ? Est-ce &#224; ton dipl&#244;me d&#233;cern&#233; par la Croix-Rouge que tu dois d'avoir obtenu de cette organisation qu'elle transmette le message que tu as envoy&#233;, le 29 octobre 1941, &#224; Ruchla, ta m&#232;re ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ton message est adress&#233; au 24 rue Saint Nicolas [ulica &#346;wi&#281;tego Miko&#322;aja] : une rue situ&#233;e au c&#339;ur du ghetto de Lublin. Le tampon de la Croix Rouge est dat&#233; du 10 novembre 1941. Tu as &#233;crit :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&gt;&lt;i&gt; &#171; Chers,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Heureusement, j'ai re&#231;u un message de mon p&#232;re. Chez moi tout va bien. Moniek &lt;/i&gt;[diminutif de Moshe, pr&#233;nom de ton fr&#232;re]&lt;i&gt; envoie de l'argent, m&#234;me si je n'en ai pas besoin. Est-ce que vous recevez quelque chose de vos proches ou de Monka ? Je vous embrasse, petite maman et papa. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;/i&gt;
&lt;p&gt;Qui est Monka ? Je ne sais pas. Quel est ce message &#171; heureusement &#187; re&#231;u ? Rien ne l'indique. Mais plus de deux mois plus tard, le 23 janvier 1942, Chaskiel, ton p&#232;re, te r&#233;pond, au verso du message pr&#233;c&#233;dent, toujours par l'interm&#233;diaire de la Croix Rouge qui transmet cette r&#233;ponse le 9 avril 1942.&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;&#171; Ch&#232;re Niuto&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous sommes tous en bonne sant&#233;. Nous avons re&#231;u de Paris et de notre famille un paquet de nourriture et une chaussure. Nous avons des nouvelles de Mo&#324;ka. Frymeta est avec nous. &#187; &lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/i&gt;
&lt;p&gt;Adress&#233;e &#224; Niuto (et non &#224; Niuta), sign&#233;e de Chaskiel (et non de Ruchla &#224; qui &#233;tait adress&#233; ton message pr&#233;c&#233;dent), cette r&#233;ponse est tap&#233;e &#224; la machine, alors qu'il est improbable que Chaskiel en ait eu une en sa possession. Faute de langue ou confuse allusion, il mentionne la r&#233;ception d'une chaussure : une seule ? Ne reste que de maigres informations sur les nouvelles que Mosche auraient donn&#233;es et sur la pr&#233;sence de Frymeta, la premi&#232;re &#233;pouse de Moshe. Comment ne pas penser que le message a &#233;t&#233; censur&#233; et la v&#233;rit&#233; dissimul&#233;e ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le tampon de la Croix Rouge est dat&#233; du 9 avril 1942. &#192; la date inconnue o&#249; tu re&#231;ois ce dernier message, tes parents, pr&#233;tendument &#171; en bonne sant&#233; &#187;, sont peut-&#234;tre d&#233;j&#224; d&#233;c&#233;d&#233;s ou sont sur le point d'&#234;tre envoy&#233;s &#224; la mort. Quand ont-ils &#233;t&#233; conduits dans un camp d'extermination ? Et lequel ? &#192; Belzec o&#249;, en dix mois, entre mars et d&#233;cembre 1942, plus de 450 000 personnes, juives pour la plupart d'entre elles, ont &#233;t&#233; gaz&#233;es ? Ou &#224; Majdanek, &#224; deux kilom&#232;tres environ du centre de Lublin ? Qu'as-tu appris, quand et comment ? De tout cela, je ne sais rien.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et toi-m&#234;me, que sais-tu quand, le 5 ao&#251;t 1942, un fonctionnaire de &#171; L'&#201;tat fran&#231;ais &#187;, comme il se nomme, certifie que la traduction de ton acte de naissance, &lt;i&gt;&#171; extrait du registre du Rabbin de la ville de Lublin &#187;&lt;/i&gt;, est &lt;i&gt;&#171; v&#233;ritable et conforme &#224; l'original &#187;.&lt;/i&gt; Cette certification de &#171; L'&#201;tat fran&#231;ais &#187; est frapp&#233;e d'un tampon du &#171; Bureau des affaires &#233;trang&#232;res. Bureau des Polonais de Toulouse &#187;. &#192; quel usage est destin&#233; cet acte qui authentifie une origine juive ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Peut-&#234;tre ne sais-tu rien encore sur le sort de tes parents quand tu re&#231;ois, dat&#233; du 10 septembre 1942 et &#233;tabli &#224; ton adresse, 5 rue Joubert, un extrait (vierge) de ton casier judiciaire &#233;tabli par le minist&#232;re de la Justice. Mais pour quel usage, alors que l'&#233;tau de la collaboration se resserre sans doute autour toi ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quelle est la force de vie qui t'anime quand, apr&#232;s avoir obtenu, en juin 1942, ton &#171; Dipl&#244;me pour l'enseignement du fran&#231;ais &#224; l'&#233;tranger &#187;, tu renouvelles, en 1942-1943, ton inscription, certifi&#233;e le 11 janvier 1943, &#224; la Facult&#233; des lettres de l'Universit&#233; de Toulouse, d&#233;sormais &#171; en vue du Doctorat d'Universit&#233; &#187; ? Quel est cet acharnement inalt&#233;rable &#224; poursuivre tes &#233;tudes ? La poursuite d'un r&#234;ve ou la conjuration d'un cauchemar : la mort de tes parents et des tes proches ? Et, avec elle, l'extermination des centaines de milliers de juifs de Lublin. Mais le sais-tu ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Qu'as-tu appris, quand et dans quelles circonstances ? Quand et &#224; quel point l'horreur a-t-elle boulevers&#233; la jeune femme dont le sourire inonde les photos de ta jeunesse polonaise ? Je n'imagine rien. Je me d&#233;fends de le faire. Inimaginable est la douleur que tu as affront&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;strong&gt;
&lt;p&gt;&lt;/strong&gt;Qu'es-tu devenue entre janvier 1943 et d&#233;cembre 1944 ? Aucun document qui sugg&#232;re ce que fut ta vie pendant ces deux ans. Il ne me reste que quelques mots arrach&#233;s au silence de mon p&#232;re : il m'a seulement parl&#233;, sans rien m'en dire vraiment, de ton engagement clandestin aupr&#232;s des enfants juifs. C'est alors, probablement, que tu l'as rencontr&#233;. Dans quelles circonstances ? Silence de mon p&#232;re. &#201;trang&#232;re et juive, tu &#233;tais menac&#233;e. Il t'a h&#233;berg&#233;e et prot&#233;g&#233;e. Il avait, m'a-t-il dit, deux appartements. Quand, dans l'un d'entre eux, les miliciens l'ont cherch&#233; et t'ont cherch&#233;e, vous &#233;tiez dans l'autre. Et, dans un de ces sanglots que, parfois, il ne parvenait pas &#224; r&#233;primer, mon p&#232;re a ajout&#233; : &lt;i&gt;&#171; Elle n'a pas &#233;t&#233; emmen&#233;e &#224; Drancy &#187;&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quelques documents parlent &#224; nouveau de toi &#224; partir de d&#233;cembre 1944. Entre cette date et novembre 1945, des bulletins de salaires, frapp&#233;s du tampon SER, attestent que tu es employ&#233;e comme &#171; secr&#233;taire &#187; au &#171; Service d'&#233;vacuation et de regroupement des enfants et familles juives &#187;, domicili&#233; au num&#233;ro 4 de cette rue dont le nom grimace : &#171; rue des Martyrs &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tu es, plus que jamais, devenue une r&#233;sistante d'abord &#224; Toulouse, puis &#224; Moissac dans la Maison des enfants juifs o&#249; Isaac, mon p&#232;re, a aussi travaill&#233; en qualit&#233; d'enseignant d'&#233;lectricit&#233;. Quelle est la force t'anime quand tu as contribu&#233; &#224; la prise en charge l'accueil et la protection des enfants juifs ? Quelle &#233;tait exactement ta responsabilit&#233; ? Quelle souffrance as-tu ainsi surmont&#233; quand tu as fait face &#224; la d&#233;tresse des enfants juifs ? L'as-tu vraiment surmont&#233;e ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quelle force de vie t'anime encore quand tu t'inscris &#224; la biblioth&#232;que de la ville de Toulouse le 10 f&#233;vrier 1945 ? La carte de la biblioth&#232;que est d'abord &#233;tablie &#224; ton nom de jeune fille et &#224; une adresse, 27 rue Bernard Mul&#233;, puis elle est corrig&#233;e au nom de Fran&#231;oise Maler, domicili&#233;e 84 all&#233;e de Barcelone. Pr&#233;nom : &#171; Fran&#231;oise &#187;. Pour dissimuler ton v&#233;ritable pr&#233;nom, &#233;trange et &#233;tranger ? Nom : &#171; Maler &#187;. Pourtant tu n'as pas encore chang&#233; d'&#233;tat civil.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;8 mars 1945 : l'Allemagne nazie a sign&#233; sa capitulation. Mais les enfants juifs, orphelins, doivent encore &#234;tre secourus. Tu t'y emploies jusqu'en novembre 1945, date de ton dernier bulletin de salaire. Et sans doute plus tard. Longtemps, trop longtemps apr&#232;s, mon p&#232;re m'a dit : &lt;i&gt;&#171; &#192; Moissac, elle s'occupait des enfants juifs rescap&#233;s et orphelins. &#187; &lt;/i&gt;Et il a ajout&#233; : &lt;i&gt;&#171; Elle &#233;tait&#8230; &#187;&lt;/i&gt; - Quel mot a-t-il prononc&#233; ? Je ne sais plus. &lt;i&gt;&#171; Perturb&#233;e &#187;, &lt;/i&gt;je crois. Ta r&#233;sistance n' a pas aboli ta fragilit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un autre jour, apr&#232;s ma naissance, &#233;voquant les deux villes entre lesquelles vous partagiez votre existence, mon p&#232;re m'a dit : &lt;i&gt;&#171; Elle ne voyageait jamais entre Toulouse et Moissac sans emmener avec elle toutes tes affaires &#187;&lt;/i&gt;. Et, dans un sourire : &lt;i&gt;&#171; m&#234;me ton pot de chambre &#187;&lt;/i&gt;. Tu &#233;tais d&#233;j&#224; tr&#232;s d&#233;rang&#233;e, &lt;i&gt;&#171; presque folle &#187;,&lt;/i&gt; a-t-il ajout&#233;. Je n'ai pas pris le mot au s&#233;rieux : c'&#233;tait, je l'ai cru, une banale fa&#231;on de parler. Mais dire que tu deviendras, plus tard, &lt;i&gt;&#171; folle de d&#233;sespoir &#187;&lt;/i&gt;, est-ce encore une fa&#231;on de parler ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est le 29 d&#233;cembre 1945 que tu as &#233;pous&#233; mon p&#232;re. Qu'&#233;tiez-vous &#171; l'un pour l'autre &#187;, comme on dit ? Jamais je ne saurai ce qu'a &#233;t&#233; pour toi ce p&#232;re que tu m'as laiss&#233;, ni ce que tu as &#233;t&#233; pour lui. Et dans ses silences, j'entendais et j'entends encore la terrible d&#233;faite dont il ne s'est jamais remis et son ent&#234;tement &#224; tourner les pages quand elles sont d&#233;chir&#233;es.&lt;/p&gt;
&lt;center&gt; &lt;strong&gt;* * *&lt;/strong&gt; &lt;/center&gt;
&lt;p&gt;Je voudrais te parler d'Isaac, mon p&#232;re, qui fut ma seule famille pendant pr&#232;s de vingt ans. De sa tendresse et de ses rudesses. De ses silences et de cet accent ind&#233;chiffrable que je devais &#234;tre le seul - je l'ai compris plus tard - &#224; percer sans l'entendre vraiment..&lt;/p&gt;
&lt;strong&gt;
&lt;p&gt;&lt;/strong&gt;Comment sa trajectoire a-t-il crois&#233; la tienne ? Silence de mon p&#232;re dont j'ai appris peu &#224; peu ce que fut son parcours.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il est n&#233; en 1906 dans une famille juive de marchands de peau, &#224; Soroki, une ville alors roumaine (devenue aujourd'hui Soroca en Moldavie). Les pillages &#8211; les pogroms - n'&#233;taient pas rares et, dans les p&#233;riodes de disette ou de famine, leurs victimes venaient voler les peaux qui s&#233;chaient en plein air pour tenter de leur arracher des lambeaux de viande. C'est cern&#233; par cette violence et cette mis&#232;re que mon p&#232;re grandit. Il fait ses &#233;tudes &#224; Odessa et se r&#233;clame du sionisme marxiste de Ber Bororov. Jeune &#233;tudiant, il manifeste, en 1923, contre le &lt;i&gt;numerus clausus&lt;/i&gt; qui interdit aux juifs d'acc&#233;der &#224; l'Universit&#233;. Arr&#234;t&#233;, il b&#233;n&#233;ficie d'un s&#233;jour de six mois en Sib&#233;rie o&#249; il rencontre des anarchistes qui font sur lui, me dit-il, une vive impression. Sur le bateau de son retour, il apprend la mort de L&#233;nine : &lt;i&gt;&#171; J'ai compris alors, que c'&#233;tait foutu pour nous. &#187;&lt;/i&gt;, me confie-t-il sans &#233;motion apparente. Il d&#233;cide alors avec son fr&#232;re, Daniel, de se rendre en Palestine o&#249; ils rejoignent un Kibboutz et o&#249;, selon ses propres mots, ils &lt;i&gt;&#171; ass&#232;chent des marais &#187;.&lt;/i&gt; Au d&#233;but des ann&#233;es 30, les deux fr&#232;res quittent la Palestine pour l'Allemagne o&#249; Daniel reste pendant quelques ann&#233;es : menac&#233; par l'antis&#233;mitisme, il est exfiltr&#233; &#224; temps vers l'Angleterre, puis au Chili par l'entreprise qui l'emploie. Isaac, lui, se rend &#224; Toulouse o&#249; il reprend ses &#233;tudes et, en 1933, obtient son dipl&#244;me d'ing&#233;nieur &#233;lectricien. Il travaille dans des barrages et obtient sa naturalisation en 1939. Il est aussit&#244;t incorpor&#233; et rejoint le camp de Souge. Alors qu'il est all&#233; chercher du bois, il se coupe le pouce avec une serpette. &lt;i&gt;&#171; Bless&#233; de guerre &#187;&lt;/i&gt;, comme il me l'a r&#233;p&#233;t&#233; ironiquement lui-m&#234;me, il est d&#233;mobilis&#233; et rejoint Toulouse d&#232;s 1940.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le 3 f&#233;vrier 1941, Isaac, domicili&#233; au 154 rue des R&#233;collets, demande &#224; &#234;tre autoris&#233; &#224; exercer le m&#233;tier d'artisan &#233;lectricien. L'autorisation est accord&#233;e en mars. Le 14 juin, il re&#231;oit un avis d'inscription au registre des m&#233;dias et un certificat Artisanal Officiel. Il ouvre un &#171; Atelier de constructions et r&#233;parations &#233;lectriques &#187;, comme l'indique le papier &#224; en-t&#234;te &#171; Maler. Ing&#233;nieur I.E.T &#187;. L'atelier est domicili&#233; 5 rue Darquier.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un jour, une lettre dat&#233;e du 18 ao&#251;t 1943 est gliss&#233;e dans la bo&#238;te &#224; lettres. La voici, orthographe et ponctuation garanties d'origine.&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt; &#171; Monsieur Maller,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous Vous demandont de bien Vouloire debaracer la cour de touts les Juifs qui se trouve &#224; Votre service et de les ranplacer par des Fran&#231;ais nous vous feliciteron si non nous le feron nous m&#234;me&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un ami&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ermeny &#187; &lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/i&gt;
&lt;p&gt;Je ne sais pas exactement quand et dans quelles circonstances &#8211; expropriation ou d&#233;p&#244;t de bilan ? &#8211; cet atelier a &#233;t&#233; ferm&#233;. Mais le grenier de mon enfance &#233;tait encore encombr&#233; d'une partie du mat&#233;riel que mon p&#232;re avait sauv&#233; : des carcasses de radiateurs, des rouleaux de fil &#233;lectrique, des prises de courant et des interrupteurs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sans doute, Niuta, savais-tu tout cela quand, en d&#233;cembre 1945, le fils d'un marchand de peaux a &#233;pous&#233; la fille d'un marchand de bois de chauffage. L'&#233;quarisseur, sa femme et leurs enfants ont v&#233;cu en Roumanie. Le marchand de bois, sa femme et leurs enfants ont v&#233;cu en Pologne. Que dire de ces ascendants que je n'ai pas connus et que je n'ai donc pas perdus ? Je ne sais presque rien d'eux et rien ne m'attache &#224; eux, si ce n'est les liens attest&#233;s d'une filiation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Isaac, mon p&#232;re, a rompu avec toute sa famille : ses parents et sa s&#339;ur qui &#233;taient rest&#233;s en Russie. Il a rompu avec son propre fr&#232;re apr&#232;s ma naissance. Plusieurs fois, il m'a dit : &lt;i&gt;&#171; Ils &#233;taient dans la mis&#232;re et je ne pouvais rien faire pour eux : j'ai pr&#233;f&#233;r&#233; qu'ils me croient mort. &#187;&lt;/i&gt; Et puis, un jour, il a fini par me dire : &lt;i&gt;&#171; Ta m&#232;re n'avait plus de famille. Alors j'ai d&#233;cid&#233; et je lui ai dit que moi non plus je n'en avais plus &#187;.&lt;/i&gt; D&#233;claration d'amour, d&#233;claration d'amour douloureux. Ce n'&#233;tait pas tout &#224; fait exact : mon p&#232;re a correspondu quelques temps encore avec son fr&#232;re r&#233;fugi&#233; au Chili ; et ma m&#232;re a &#233;chang&#233; une correspondance avec son fr&#232;re, Moshe, exil&#233; en Bolivie.&lt;/p&gt;
&lt;center&gt; &lt;strong&gt;* * *&lt;/strong&gt; &lt;/center&gt;
&lt;p&gt;Mari&#233;e &#224; un Fran&#231;ais (naturalis&#233;), tu es d&#233;sormais fran&#231;aise : le 17 f&#233;vrier 1946, la Pr&#233;fecture de la Haute-Garonne t'a d&#233;livr&#233; une carte nationale d'identit&#233;. Tu disposes d'une carte d'&#233;lectrice : non sign&#233;e et sans tampon sur le moindre scrutin. Le livret de caisse d'&#233;pargne que tu as ouvert le 12 juin 1945, pr&#233;cise d&#233;sormais &#171; femme Maler &#187;. Tu es m&#234;me titulaire d'une carte nationale de priorit&#233; valable du 15 juin au 30 novembre 1946, sans doute parce que tu es enceinte.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Onze mois apr&#232;s ton mariage, le 26 novembre 1946, tu donnes le jour &#224; ton enfant. Ce jour-l&#224;, mon p&#232;re t'offre une montre de marque &#171; Gen&#232;ve &#187;, 18 karats (sic). La montre a disparu, le bulletin de garantie est entre mes mains.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La vie, ta vie, est de retour. Mais ce n'est pas impun&#233;ment qu'elle a pris sa revanche sur le chagrin qui couve encore.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans la petite valise, j'ai d&#233;couvert un jeu de photos. Sur quelques-unes d'entre elles, tu prends manifestement la pose pour que le moment soit solennellement fix&#233;. Mais ces photos ne mentent pas : en les contemplant, je vois, j'ai vu souvent, tes sourires adoucis et ton regard triomphant. Je vois une femme attentive, pench&#233;e sur un berceau o&#249; sommeille un lardon, coiff&#233; d'un bonnet ridicule : j'ai appris qu'il &#233;tait moi. Je vois une m&#232;re portant fi&#232;rement dans ses bras un bambin joufflu qu'elle brandit comme un troph&#233;e. Je la vois accompagner l'enfant un peu plus &#226;g&#233; qui chevauche un tricycle. Je te vois avec mon p&#232;re, marchant hardiment dans la rue. Je vous vois tous deux entourant cet enfant. Et je nous vois avec lui alors qu'il semble avoir environ quatre ans : comme si nous &#233;tions ensemble une derni&#232;re fois. Je me souviens de toutes ces photos, plusieurs fois contempl&#233;es, mais pas de cette femme. Ce n'est pourtant pas une &#233;trang&#232;re : c'est ma m&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces photos d'un album de famille interrompu que j'ai enfin regard&#233;es une &#224; une m'accompagnent &#224; Varsovie en 2014 quand je rejoins Wlodimierz (le fils de Moshe, ton fr&#232;re) dont j'ai retrouv&#233; la trace depuis peu. Et l&#224;, dans l'appartement de mon cousin, je d&#233;couvre qu'il poss&#232;de les m&#234;mes. Mais ces vestiges ont un revers : au dos de chacune d'elles, tu avais &#233;crit quelques mots avant de les envoyer &#224; ton fr&#232;re en Bolivie, les mots d'une m&#232;re comme tant d'autres, approximativement semblable aux autres, apparemment.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je ne garde aucun souvenir de toi, alors que nous avons partag&#233; les cinq premi&#232;res ann&#233;es de ma vie, Aucun souvenir direct. Je te reconnais sur les photos, puisque j'ai appris &#224; les conna&#238;tre. Je me souviens de ces photos, mais d'aucune autre image. Parfois, je cherche encore le son de ta voix et l'accent polonais que ne pouvaient pas avoir effac&#233; tes &#233;tudes de fran&#231;ais. En vain, &#233;videmment. Je ne sais rien que par ou&#239;-dire : des lambeaux de r&#233;cit arrach&#233;s aux silences de mon p&#232;re et mis bout &#224; bout au fil des ans. Je les d&#233;pose ici comme des fleurs sur ta tombe : une tombe imaginaire puisqu'il n'en existe aucune autre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous avons &#233;t&#233; si violemment s&#233;par&#233;s que cette violence a englouti ma m&#233;moire. Cette m&#233;moire ne te connait pas. Comme si je ne t'avais jamais connue. Je me souviens de ton absence et non de l'absente. C'est de cette absence et d'elle seule que je porte le deuil. Et les mots que j'&#233;cris ici sont le seul m&#233;morial que je peux t'offrir : les souvenirs dispers&#233;s, r&#233;partis sur plusieurs d&#233;cennies, non d'une m&#232;re, mais de mes tentatives de faire sa connaissance et de reconstituer un puzzle auquel manquent &#224; jamais les pi&#232;ces principales.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce n'est pas seulement en fouinant dans la bo&#238;te &#224; souvenirs et en traquant les mots de mon p&#232;re que j'ai cherch&#233; &#224; &#233;venter les secrets de ta vie. Je les ai cherch&#233;s en d'autres lieux. Laisse-moi te dire o&#249; je les ai cherch&#233;s, o&#249; je t'ai cherch&#233;e, comment je t'ai cherch&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En mars 2006 Je te cherche &#224; Toulouse. Je suis 'All&#233;e de Barcelone qui longe le canal de la Brienne. Aucun souvenir ne m'y rattache. Une p&#233;niche est &#224; quai. Je m'approche : c'est une bo&#238;te de nuit sans doute, silencieuse et d&#233;serte en plein jour. Aucun flonflon n'&#233;chappe de sa cale et personne ne veille sur le bastingage. Ce havre de plaisirs me surprend comme une insulte. Pis : comme un viol de ce pass&#233; auquel s'arr&#234;te le r&#233;cit de &lt;i&gt;La D&#233;p&#234;che du midi&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Plus loin, le long du quai, au num&#233;ro 84, la fa&#231;ade blanche d'un immeuble de trois &#233;tages o&#249; nous avions v&#233;cu : je crois la reconna&#238;tre alors que je ne m'en souviens pas et que, du moins, je ne l'ai jamais revue depuis plus de soixante ans. Mon regard longe le canal et s'arr&#234;te face &#224; la maison puis revient vers le canal. La fa&#231;ade a-t-elle chang&#233; ? Sinon, &#224; quel &#233;tage vivions-nous ? Et que s'est-il pass&#233; entre la maison et le canal ? J'essaie d'imaginer, &#224; l'aff&#251;t d'une &#233;motion douloureuse que, d&#233;sempar&#233;, je ne ressens pas.. L'eau du canal est calme : elle l'a sans doute toujours &#233;t&#233;. L'eau est trop verte pour d&#233;livrer son secret. Je reste l&#224; immobile, d&#233;sol&#233; de la minceur des mots. Ceux qui me viennent &#224; l'esprit sont d&#233;risoires, mais les d&#233;buts sont souvent maladroits. Je reste l&#224; un long moment, sans oser entrer dans l'immeuble. Pour demander quoi et &#224; qui ? Mon chagrin, ce jour-l&#224;, est muet.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Autre temps, autres fa&#231;ades.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quelques ann&#233;es plus tard, en 2014, je me rends en Pologne, &#224; Varsovie, puis &#224; Lublin.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En quittant la gare de Lublin, sur le chemin qui m&#232;ne &#224; l'h&#244;tel o&#249; j'ai r&#233;serv&#233; une chambre, j'emprunte la rue Foska, aujourd'hui rue du 1er mai, et je m'arr&#234;te devant le 34. Est-ce le m&#234;me num&#233;ro ? Je ne sais pas. Tu as v&#233;cu l&#224; apr&#232;s ta naissance dans cette maison &#224; deux &#233;tages. Au premier &#233;tage sans doute. Je passe le porche, encadr&#233; par deux commerces (un minuscule supermarch&#233; et un &#233;nigmatique Super Cena) et je p&#233;n&#232;tre dans une courette noircie : par un d&#233;p&#244;t de charbon, je crois. Je pense : &#171; ils d&#233;posaient l&#224; ce qu'ils vendaient &#187;. As-tu jou&#233; dans cette cour ? Le long de la fa&#231;ade c&#244;t&#233; cour, un escalier ext&#233;rieur monte au premier &#233;tage. J'h&#233;site longuement, et, finalement, je renonce &#224; l'emprunter. C'&#233;tait l&#224;-haut peut-&#234;tre, il y a plus de quatre-vingt-dix ans. Je sors dans la rue : je regarde &#224; nouveau. Tristesse.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Apr&#232;s un bref passage &#224; l'h&#244;tel, je me rends &#224; la deuxi&#232;me adresse en ma possession, 2 rue Browarna o&#249; tes parents, ton fr&#232;re et toi, vous avez v&#233;cu plus tard. De petits b&#226;timents forment un quadrilat&#232;re : j'essaie d'en faire le tour. Sur l'une des fa&#231;ades, une plaque comm&#233;more Anna Langfus, ta cousine. Mais rien ne signale votre passage. J'entre dans la cour int&#233;rieure cherchant du regard d'improbables indices. O&#249; avez-vous v&#233;cu exactement ? Je ne sais pas. Je parcours du regard les fa&#231;ades et je prends quelques photos. Tristesse. J'aper&#231;ois vaguement un autel au milieu de la cour : quelques fleurs autour d'une statuette de la Vierge Marie. Tout &#233;tait juif, jadis ,&#224; cet endroit. Sid&#233;r&#233;, j'oublie de photographier cette ind&#233;cente manifestation d'une expropriation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le lendemain, je me rends au m&#233;morial des juifs de Lublin. Je suis re&#231;u par sa responsable. Nous cherchons les souvenirs de mes grands-parents, notamment pour savoir quand et dans quel camp ils ont &#233;t&#233; gaz&#233;s : &#224; Belzec ou &#224; Majdanek ? Aucune trace. J'enregistre en fran&#231;ais un t&#233;moignage avant de partir vers la derni&#232;re adresse connue de tes parents, au c&#339;ur du ghetto : rue Saint-Nicolas (ulica &#346;wi&#281;tego Miko&#322;aja).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; l'emplacement probable de ce dernier refuge, un pavillon r&#233;cent a remplac&#233; une maison disparue. Pas une trace de l'endroit o&#249; tes parents ont v&#233;cu quelques mois et qu'ils ont quitt&#233; de force pour le camp de la mort. En face, sur une petite colline, une &#233;glise surveille le voisinage et nargue le territoire de l'an&#233;antissement. Je suis saisi d'un mouvement de r&#233;volte et d'un sentiment d'impuissance. &#192; quoi bon ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; quoi bon me rendre &#224; Belzec ou &#224; Majdanek ? Les camps d'extermination ne m'apprendront rien sur la disparition des membres de cette famille que je n'ai pas connue. Ta disparition, Niuta, a rompu le dernier fil avec eux, absorb&#233;s par un peuple d'ombres. Sache au moins que je n'ai jamais oubli&#233; ni les tiens, ni ce peuple.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le soir m&#234;me je reprends le train vers Varsovie et je rejoins l'a&#233;roport : retour &#224; Paris.&lt;/p&gt;
&lt;center&gt; &lt;strong&gt;* * *&lt;/strong&gt; &lt;/center&gt;
&lt;p&gt;Niuta et Isaac, mes parents, ont &#233;t&#233; des rescap&#233;s d'un d&#233;sastre qui a d&#233;truit la plupart des membres de leurs familles, de mes familles, d'innombrables familles. Jusqu'au moment o&#249; un banal accident a pr&#233;cipit&#233; l'effondrement de Niuta et condamn&#233; mon p&#232;re &#224; un violent d&#233;sespoir, puis &#224; une sourde tristesse.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Fait divers. Le jeudi 18 juin 1951 &#224; 12h15, dans une rue de Moissac, un enfant de quatre ans et demi &#233;chappe &#224; la vigilance de sa m&#232;re. Il se cache devant un camion &#224; l'arr&#234;t. Le chauffeur ne le voit pas et d&#233;marre. L'enfant est sous une roue, gri&#232;vement bless&#233;. Il est imm&#233;diatement hospitalis&#233; &#224; l'H&#244;pital-Hospice de Moissac o&#249; il est op&#233;r&#233; par le docteur Joseph Gouzy. Le 18 juillet, il quitte cette clinique pour l'H&#244;pital Purpan de Toulouse, Salle Delpech. Il en sortira le 9 novembre pour achever sa convalescence au &#171; Mas Catalan &#187; &#224; Font-Romeu qu'il quitte huit mois plus tard. Alors commence pour lui une autre histoire d'enfant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tu &#233;tais sa m&#232;re, ma m&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce fait divers en a pr&#233;cipit&#233; un autre : une lointaine r&#233;plique d'un tremblement de terre, un d&#233;g&#226;t collat&#233;ral d'une entreprise d'extermination.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De l'h&#244;pital, je suis sorti gu&#233;ri, presque indemne. De l'accident, il ne me reste qu'une image et les sensations, sans doute rapport&#233;es, d'une terrifiante douleur. De toi, plus rien. De l'h&#244;pital, il me reste quelques vagues souvenirs. De toi, plus rien. Ta mort elle-m&#234;me est engloutie dans un trou de m&#233;moire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais dans la petite valise &#224; souvenirs qui n'en sont pas pour moi, j'ai retrouv&#233; dat&#233; du 4 juillet 1951, un re&#231;u, d&#233;livr&#233; &#224; Madame Maler, par la clinique de &#171; B&#233;thanie &#187;, 144, Chemin Roul, Talence pour la somme de 15000 francs. Quinze jours apr&#232;s l'accident, tu &#233;tais accueillie dans un h&#244;pital psychiatrique. Un mois plus tard, le 3 ao&#251;t 1951, une nouvelle lettre &#224; l'ent&#234;te de &#171; B&#233;thanie &#187;, 144, Chemin Roul, Talence (pr&#232;s Bordeaux) (Gironde). La lettre est adress&#233;e &#224; Monsieur Maler &#224; Moissac. On peut y lire : &lt;i&gt;&#171; Elle se montre calme, mais conserve bien des id&#233;es morbides qu'elle r&#233;p&#232;te longuement. &#201;tat g&#233;n&#233;ral excellent. Le traitement touche &#224; sa fin et je ne pense pas obtenir davantage &#187;.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tu as donc quitt&#233; la clinique : ton &#233;tat g&#233;n&#233;ral &#233;tait &#171; excellent &#187; puisque tu ne conservais que des id&#233;es morbides ! Le traitement touchait &#171; &#224; sa fin &#187; sans espoir d' &#171; obtenir davantage &#187;, si ce n'est, comme le r&#233;clame, un mois plus tard, une lettre de la clinique , le &#171; paiement des arri&#233;r&#233;s &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quelle est cette douleur, venant apr&#232;s tant d'autres, qui s'est empar&#233;e de toi et t'a d&#233;vast&#233;e ? Tu n'es pas revenue, hagarde et d&#233;charn&#233;e, des camps de la mort. Tu as surv&#233;cu sans &#234;tre vraiment une survivante. Tu as connu tous les risques de la chasse aux Juifs de France. Tu as &#233;chapp&#233; au pire sans &#234;tre une rescap&#233;e. La milice ne t'a pas atteinte. Mon p&#232;re m'a confi&#233; que tu as cru - et on pouvait, semble-t-il, le croire - que je resterai invalide. Je le suis rest&#233;, mais seulement invalide de toi. Tu t'es crue coupable, je le suis devenu.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Est-ce avant ton d&#233;part &#224; la clinique de Talence ? Est-ce &#224; ton retour ? C'est encore mon p&#232;re qui me l'a dit : tu as &#233;t&#233; tenue &#224; l'&#233;cart de ma chambre &#224; l'h&#244;pital. Pourquoi ? Que te reproche-t-on ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Que reproche-t-on, selon mon p&#232;re, &#224; cette m&#232;re qu'on &#233;loigne de moi ? Elle veut voir son fils. Elle veut qu'on s'occupe bien de son fils. Elle harc&#232;le les infirmi&#232;res. Elle crie dans le couloir. Elle d&#233;range le service. Elle perturbe les soins. Elle accable les malades et les bless&#233;s. La direction de l'h&#244;pital d&#233;cide alors de la priver de droit de visite. La nuit, mon p&#232;re dort aupr&#232;s de l'enfant. Le jour, il rend visite &#224; sa femme. Jusqu'&#224; ce mercredi d'octobre, deux mois apr&#232;s ton retour de &#171; B&#233;thanie &#187;, &#224; peine dix jours avant ma sortie de l'h&#244;pital.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je ne me souviens pas de ce que j'ai su et comment je l'ai su. Mais, selon mon p&#232;re, des infirmi&#232;res ont bavard&#233; devant moi et j'ai pouss&#233; un grand cri.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;La D&#233;p&#234;che du Midi&lt;/i&gt;, &#171; Journal de la d&#233;mocratie &#187;, mercredi 31 octobre 1951, page 4 :&lt;/p&gt;
&lt;center&gt;&lt;strong&gt;Depuis plusieurs jours, on est sans nouvelles d'une femme&lt;/strong&gt;.&lt;/center&gt;
&lt;center&gt;&lt;strong&gt;On craint qu'elle ne se soit suicid&#233;e&lt;/strong&gt;&lt;/center&gt;&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;Depuis huit jours, une femme de 35 ans, Mme Fradla Maler, a disparu de son domicile, 84 all&#233;es (sic) de Barcelone, &#224; Toulouse. D'apr&#232;s les d&#233;ductions de M. Maler et les t&#233;moignages recueillis aupr&#232;s des voisins, la jeune femme aurait quitt&#233; son appartement mercredi, entre 22 heures et 2h.30 du matin. Elle &#233;tait v&#234;tue seulement d'une robe de chambre et d'une chemise de nuit. Elle n'emportait pas d'argent. On suppose que Mme Maler s'est suicid&#233;e en se jetant dans le canal de la Brienne.&lt;br class='autobr' /&gt;
Depuis le jour, il y a plusieurs mois de cela, o&#249; son fils &#226;g&#233; de 7 ans [4 ans et demi, en v&#233;rit&#233;] a &#233;t&#233; victime d'un terrible accident de la circulation &#224; Moissac (Tarn et Garonne), elle donnait en effet des signes de d&#233;r&#232;glement mental. Le gar&#231;onnet, gravement touch&#233; aux jambes et au ventre, est en traitement &#224; l'h&#244;pital de Purpan. Sa vie n'est plus en danger. Mais la maman, extr&#234;mement impressionn&#233;e par les souffrances de l'enfant et &#224; l'id&#233;e qu'il resterait peut-&#234;tre infirme, &#233;tait inconsolable et avait presque perdu la raison.&lt;br class='autobr' /&gt;
Il est possible, de ce fait, qu'elle se soit livr&#233;e &#224; un acte de d&#233;sespoir. On a trouv&#233;, pr&#232;s de l'eau, sur le bord du canal, en face la maison o&#249; Mme Maler habitait, la bo&#238;te &#224; ordure du m&#233;nage.&lt;br class='autobr' /&gt;
M. Maler, qui passe toutes les nuits aupr&#232;s de son fils &#224; Purpan, n'a constat&#233; la disparition de sa femme que le lendemain, jeudi, en venant d&#233;jeuner. Il l'a aussit&#244;t signal&#233;e &#224; la police. Toutes les recherches entreprises dans l'int&#233;r&#234;t de la famille sont &#224; ce jour rest&#233;e vaines.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;&lt;/br&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
Quinze ans plus tard, bravant le silence de mon p&#232;re, j'ai demand&#233; &#224; mon avocat d'intervenir aupr&#232;s de la Police de Toulouse. &#192; la suite de la d&#233;marche qu'il a effectu&#233;e, Ma&#238;tre Pierre Weill-Raynal, avocat &#224; la cour de Paris, m'a &#233;crit le 11 f&#233;vrier 1966 que le commissariat du 2&#232;me arrondissement de Toulouse a &lt;i&gt;&#171; fait savoir que le dossier de recherches ouvert &#224; la suite de la disparition de votre m&#232;re a abouti &#224; un rapport de recherches infructueuses, clos le 15 novembre 1951. &#187; &lt;/i&gt;Quinze jours de recherches, pas plus. Des recherches infructueuses que moi je n'ach&#232;verai jamais.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_142 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://henri-maler.fr/local/cache-vignettes/L288xH280/niuta_-_article_dee_la_depeche-2-32251.jpg?1754830016' width='288' height='280' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
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